Les civils du Valenciennois dans la Grande Guerre 1914-1918

04 octobre 2014

Témoignage familial

 

     Auguste DUBOIS, le frère aîné de mon père avait rédigé ses souvenirs pour le cinquantenaire de l'Armistice, c'est à partir de ce document plus précis que la simple mémoire orale que je suis parti à la recherche de cet extrait de film que j'ai déniché - déjà grâce à internet- il y a 20 ans à l'Imperial War Museums, auprès duquel j'avais pu obtenir une précieuse cassette vidéo. Cependant quand Jean, mon père, parlait de cette scène il la situait place du Canada (alors encore appelée place de Famars) confusion peut-être due au relogement après guerre de la famille -qui venait d'Haulchin- au 23 avenue de Lorraine, suite à la destruction de la maison de la rue du Faubourg de Paris.

   Quoiqu'il en soit, les détails fourni par les souvenirs de l'ainé cadrent bien avec les très courtes séquences qui composent ce film passé dans les années 1920 "aux actualités" à Valenciennes : une chance inouïe qu'elle ait pu être vue par les intéressés qui ne devaient pas aller souvent au cinéma.

     Ne voulant pas couper le récit, j'ai ajouté des renvois numérotés vers un certain nombre d'explications, commentaires ou illustrations, voire à d'autres pages de ce blog.

 

     Nous avons vécu les dernières semaines de la guerre, mes parents mes trois frères et moi-même, dans la cave de notre maison du faubourg de Paris qui se trouvait sur le tracé de la rue établie depuis, quand disparut l’ancien passage à niveau et que fut construit le pont sur la voie ferrée.  1

    Nous n’avions pu être évacués en raison de la grippe espagnole dont nous étions presque tous atteints. Notre maison avait déjà reçu six obus quand un septième nous sortit littéralement de notre retraite. Par bonheur des poutres entrecroisées avaient soutenu les gravats et nous pûmes quitter notre trou.
     Nous allâmes alors rejoindre des voisins dans la cave d’une maison située juste en face de l’église.  1b Nous nous trouvions là une quinzaine de personnes. Un poêle avait été installé, relié à une cheminée du rez-de-chaussée par une buse qui traversait la voûte de la cave.
     Nous nous trouvions du coté de l’Escaut le plus exposé, les Allemands installés sur la voie ferrée offrant une résistance opiniâtre à l’avance des troupes britanniques.
 Nous savions les Anglais de l’autre coté du canal, mais nous ne nous risquions pas à y aller voir.

      Dans la première quinzaine d’octobre, les Allemands avaient fait sauter les maisons de l’avenue Faidherbe, de la rue Malplaquet  2 , la chapelle Notre Dame des Affligés,  2b  pour dégager leurs champs de tir.
Nous avions fait communiquer les caves des maisons entre elles pour nous ménager, en cas de besoin, des possibilités de fuite.  3

     Devant le presbytère des barbelés avaient été posés. Tout le quartier avait été recouvert par les eaux lors de l’inondation déclenchée par les occupants, mais le niveau devait heureusement baisser, sans quoi nous n’aurions pu rester dans nos abris.

      Un jour où j’étais allé chercher du ravitaillement rue de la Vieille Poissonnerie où les services étaient réfugiés, M. Gabet me dit « Vous n’allez pas rester là ». Nous restâmes cependant.
Revenant d’une distribution, un autre jour, trois obus vinrent éclater autour de moi. Un était tombé sur la voie ferrée, un autre sur l’église, et le troisième sur le presbytère.

      Le jour de la Toussaint, à 5h du matin, se déclencha un feu roulant d’artillerie. Puis ce fut le silence et on n’entendit que des coups de fusil et le tir des mitrailleuses allemandes. Ceux-ci avaient fait une tranchée à l’angle de l’église et tenaient en respect le débouché de l’Escaut. Les Anglais qui, les premiers, purent franchir le Moulin Gilliard, avancèrent de maison en maison.
4

     Ils tiraient par les soupiraux dans les caves au cas où quelque ennemi s’y trouverait caché. Ils firent de même où nous étions. Par bonheur, le soupirail de la cave où nous campions était bien bouché avec de la maçonnerie, mais pas celui de la cave voisine de la notre,  dont le soupirail n’était obstrué que par une planche. Ils lâchèrent une rafale. J’en entends encore le bruit. Heureusement, il n’y avait personne à cet endroit. Quand ils pénétrèrent dans la cave où nous nous trouvions, ils avancèrent, l’arme prête à tirer, se méfiant d’un traquenard.


     De leurs musettes, il sortirent, pour nous l’offrir, du pain plus blanc qu’on ne pouvait l’imaginer après quatre ans de pain noir. Un voisin sorti trop vite et qui criait à sa femme : « Rosalie, nous somme Inglais » vit la manche de son veston traversée par une balle. Il dut bien vite rentrer à l’abri.

     Il était 10h du matin quand les premiers Canadiens arrivèrent devant l’église du faubourg de paris. Nous étions donc les premiers libérés. C’était le 1er Novembre, « à l’heure de la grand messe » comme disait ma mère.

Nos libérateurs ne purent toutefois progresser dans la direction du boulevard Saly qu’au cours de la nuit du 1er au 2 Novembre car les Allemands tenaient toujours la voie ferrée.
    De nombreux cadavres de soldats Allemands gisaient un peu partout et notamment dans la rue de l’Abreuvoir.
Devant la pharmacie Hedot, 5 l'un d’eux avait été frappé de 13 balles dans le dos. Le service cinématographique de l’armée britannique vint les filmer. Nous étions, mes frères et moi, sur cette bande et eûmes la surprise de nous reconnaître lors de sa projection, au milieu d’une bande d’actualités, quelques temps plus tard, dans un cinéma de la ville.  6

     Nous n’avons pas vu la suite. Nous avons continué à vivre dans notre cave, n’ayant pas d’autre logement. J’ai vu cependant les fêtes de la délivrance, 7 la réception du Président Poincaré  8 et le jour de la proclamation de l’Armistice.


     L’explosion de joie ne fut peut-être pas celle connue ailleurs, car pour nous, c’est lors de notre propre délivrance qu’elle s’était manifestée. Nous sortions de plus de quatre années de la plus dure des occupations que notre ville eût à subir, car, en 14-18, nous n’avions pas le droit de sortir des limites de la commune de notre domicile et devions nous passer les nouvelles d’une limite de territoire à l’autre.

Un maigre ravitaillement distribué deux fois par semaine, et encore, grâce à la  C.R.B. de M. Hoover 9 et au comité hispano-hollandais, 10 sans compter les représailles quotidiennes.

Auguste DUBOIS (1903-1971)

 


  1 
     Plans superposés montrant en rouge le "Chemin des planches" traversant la voie par un passage à niveau près de la halte (voir photos ci dessous), et en clair l'actuel tracé par le pont à hauteur de la gare du Faubourg de Paris, maintenant désaffectée. Du chemin des planches, coupé en deux par la voie ferrée au niveau de la Halte, il ne reste que la partie coté boulevard, appelée maintenant "Rue du Chemin des planches" ; l'autre tronçon, qui rejoignait la rue du Faubourg de Paris s'appelle maintenant rue Henri Caffiaux.
     Je n'ai pas l'adresse de la maison détruite, les DUBOIS ne figurent pas -encore- au recensement de Valenciennes en 1911, mais on peut l'imaginer à l'entrée de la rue du Faubourg de Paris en allant vers l'église que l'on aperçoit en arrière-plan de la seconde photo.

FaubourgdeParis superpo

halte FbgPa   halte FbgPb

maisons FbgP
Maisons de la rue du Faubourg de Paris.
Etant donné l'orientation de l'église, ces maisons sont probablement
celles vouées à la destruction pour la construction de la nouvelle rue.

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1b

      Dans ses notes mon père indique "la cave du café situé juste en face de l'église", peut-être l'actuel n°42.

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2

     La rue Malplaquet sur la rive gauche de l'Escaut

Malplaquet

     On aperçoit au fond la Brasserie-Malterie Dupont, 16 faubourg de Cambrai, (un petit km à vol d'oiseau) inscrite à l'Inventaire général du patrimoine culturel, dont les tours subsistent encore aujourd'hui.

Rue Malplaquet, faubourg de Paris, 1918

brasserie Dupont
P1130229


     Au premier plan aurait du figurer la brasserie Carlier, sise 27, rue Malplaquet, inscrite également à l'Inventaire général du patrimoine culturel, rasée, reconstruite, puis laissée à l'abandon, dont les derniers bâtiments seront transformés en résidence au début des années 2010 :

brasserie carlier

Brasserie malplaquet

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2b

 Chapelle Notre-Dame des affligés

    Sur un lieu connu pour sa dévotion depuis le 16e siècle, une chapelle avait été construite en 1829 ; située à l'entrée du cimetière St Jean (ouvert en 1855), rasée en 1918, remplacée par une chapelle provisoire en bois, puis reconstruite quasiment à l'identique en 1829.

nd des affligésb

ND des affligés 1

ND des affligés

Moyennechapelle provisoire des affligés

ND des affligés 2006

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3

    A la guerre suivante,  mes parents avaient fait de même, les caves rue Charles-Quint communiquaient avec les deux maisons voisines, je me souviens encore de ces étroites ouvertures faites ( puis rebouchées) dans les murs.

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4

     Il s'agit des soldats Canadiens du 38e bataillon qui, venant par l'Avenue Desandrouin et l'Avenue Faidherbe avaient passé le canal de l'Escaut à l'écluse Notre-Dame, s'étaient emparé du Moulin Gilliard et descendaient par la rue du Faubourg de Paris.
     Lire la page de ce même blog, qui renvoie au blog traitant spécifiquement des Canadiens.

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5

      La pharmacie Hédot était située au 36 de la rue du Faubourg de Paris : à gauche avec des volets sombres sur cette photo extraite du film tourné le 2 novembre 1918 dont il est question plus loin,

placeFdP

et à droite sur cette carte postale :

placeFdP2

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6

       La séquence dont il est question est visible maintenant (grâce aux progrès de l'internet et des mises en ligne) à deux endroits distincts :

  • Sur le site de l'Imperial War Museums britannique, à 6'55 du début : la séquence complète sur Valenciennes, précédée par des vues la Croix d'Anzin commence à 4'48.
  • Sur le site allemand portal.de à du 8'07 début : la séquence complète sur Valenciennes débutant à 6'29, dans une meilleure qualité d'image et de cadrage. Il s'agit de la même séquence, assemblée avec d'autres décrites sur la page de chaque vidéo.

   J'ai pu en extraire des images,

  • Une photo très nette montrant au premier plan avec une casquette Jean DUBOIS, né en 1906 et derrière le groupe à droite Auguste DUBOIS, né en 1903, le narrateur :

    pourblogb

  • Pour plus de facilité, j'ai monté en boucle les rares secondes de ctte séquence ICI ; dans ses notes mon père indique que les cadavres allemands sont restés jusqu'au 4 ou 5 novembre.

  • Un plan de la rue du Faubourg de Paris monté en panorama de la pharmacie Hédot à gauche jusqu'à l'église Notre-Dame du Sacré-Coeur :

    Pano FdP

    Le même panorama de nos jours : l'église achevée en 1879 reconstruite après la guerre n'a pas résité aux années,  sa construction sur pieux en bois a été fragilisée par la baisse du niveau de la nappe aquifère lors des modications des tracés des canaux et l'église a été détruite par sécurité en 1980.

    panow

  • L'église Notre-Dame du Sacré-Coeur avant la guerre (reconstruite à l'identique) et l'intérieur après les bombardements :

    EgiseFdP

    RuinesEglise

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7

      Lire sur ce blog la Fête de la délivrance ou Victory parade, réalisée le 7 Novembre par les Troupes Britanniques et Canadiennes.

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8

      Lire sur ce blog la Visite du Président Poincaré le 10 Novembre 1918, veille de l'Armistice.

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9

 Commission for Relief in Belgium

     La Commission for Relief in Belgium (CRB) est une organisation internationale créée par Herbert Hoover, qui deviendra plus tard président des États-Unis. Elle était chargée du ravitaillement en Belgique et dans le nord de la France sous l’occupation allemande durant la guerre 1914-1918.

Dès 1915 les populations envahies, où les réfugiés affluent,  privées de toute ressource recevront blé, charbon, vêtements, médicaments, semences, par le biais de magasins communaux. Les prisonniers civils, otages, déportés ne seront pas oubliés.

Voir sur le site de la Belgian American Educational Foundation

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10

           Initialement Comité Hispano Américain fondé par le même H. Hoover que le CRB, le Comité hispano-néerlandais pour la protection du ravitaillement en Belgique et dans le Nord de la France, sous le haut patronage de LL. EE. MM. les Ministres d'Espagne et des Pays-Bas, était dirigé par un Espagnol : Pedro Saura et un Néerlandais G. Vandenbergh, dont les délégués surveillaient la distribution dans les régions d'Etape lorsque la CRB sera réorganisée pour maintenir sa neutralité quand les Etats-Unis entrent en guerre en 1917.

    Petit clin d'oeil de l'Histoire pour des régions qui avaient été longtemps province des Pays-Bas espagnols.......

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              Outre les pages citées ci-dessus, on pourra trouver de nombreuses vues de Valenciennes "à la libération" dans ce même blog

 

 

Posté par alain dubois à 01:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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