On voit souvent (surtout en cette période du Centenaire) les scènes de liesse de l'armistice, mais ce qui est très largement passé sous silence, c'est qu'une fois l'allégresse retombée, les conditions matérielles étaient les mêmes que celles de l'avant-veille : restrictions, pour une longue période encore, mais surtout, pour les territoires occupés, qu'ils soient ou non sur la ligne de front, les destructions, par fait de guerre ou par un occupant furieux d'avoir à quitter les lieux et qui rentrait dans un pays qui n'avait pas été envahi.

     En janvier 1919, Lucien Hector JONAS, né le 8/04/1880 au 213 avenue Anatole France à Anzin revient dans sa ville natale, lui qui a si souvent parcouru le front en tant que "Peintre militaire attaché au musée de l'Armée". Se doutait-il de l'état de la cité ?  L'émotion va le pousser à écrire le texte qui suit, empreint du style de l'époque.

Je n'ai pas retrouvé la trace exacte des personnages principaux, peut-être l'auteur a-t-il voulu cacher une identité trop précise (j'y reviens ensuite) mais les lieux et les conditions de vie sont bien réelles, aussi ai-je illustré le texte d'imagettes à cliquer pour en montrer la réalité, alors qu'une courte explication apparaît en survolant les parties en italique souligné :


Le Calvaire de Zélie Goniaux d’Anzin


     Le 2 août 1914, son mari Théophile Goniaux, chef porion à la fosse Thiers,
fosse thiers l'avait laissée à Anzin avec ses deux bébés pour aller rejoindre le 327° qui partit vers Namur. Le 24 août, les Boches entraient dans la ville.
Comme la petite maison de Zélie, située à l'entrée du coron, était coquette, un feldwebel de la Kommandantur s’y installa en maître. Pour fuir cette domination et pour nourrir ses petits, elle entra chez M. Darphin, l’ingénieur en chef des travaux du jour, afin d'y faire le ménage.

     Elle souffrit beaucoup d’être séparée de son homme. Elle pensa mourir en apprenant par son frère prisonnier, qu'il était mort, réduit en bouillie avec la moitié de sa section à Berry-au-Bac. Elle vécut cependant pour les mioches, avec  l'espoir d'aller prier avec eux devant sa croix de bois qu'elle rêvait auréolée de fleurs.

Combien le temps lui parut long jusqu'en août 1918 !

     A l’heure de la débâcle, le sous-officier déménagea précipitamment, emportant des bibelots de famille et tout le linge de la maison… et aussi les six couverts en argent que lui avait donnés M. Daubresse, l’ingénieur de la fosse Thiers, le jour de son mariage.

     En octobre, elle fut évacuée avec toute la population et elle emmena dans une brouette la petite Lydie, qui venait d’avoir cinq ans et souffrait d’un gros rhume, deux casseroles en cuivre et sa dernière couverture. Le petit Nestor, âgé de six ans, portait une caisse remplie de farine et de riz, donnée par le comité de ravitaillement américain.
Après avoir traversé Valenciennes, elle marcha sur le pavé de la route de Mons.
En se retournant près de Saint-Saulve, elle vit s’effondrer le clocher de l’église
Anzin eglise 1918 où elle fut baptisée, où elle fit sa première communion, où elle fut unie à son Théophile, où elle porta ses enfants pour le baptême par des jours ensoleillés.

Le temps lui sembla plus long encore pendant son exil à Boussu, en Belgique.

A la fin de Novembre, elle revint à Anzin. croix anzin 1918
     Avec émotion, elle revit les maisons démolies sur la grand’route
croix anzin 1918 droit, les rails des tramways sautés et tordus vers le ciel rails tordus, la mairie criblée d’obus, perforée et branlante Anzin mairie 1918, l’église effondrée eglise 14-18 b… et le cimetière labouré d’éclats. La tombe de son père était éventrée… Elle se jeta dans le trou béant comme pour le boucher de son corps…  les pleurs et les cris de ses enfants l’obligèrent se relever et à poursuivre son chemin de croix.

     Elle longea le long coron blessé, couché sur le trottoir de la route, et avec angoisse aperçut, tout au bout, sa maison ajourée comme une valenciennes. Elle entra : c’était affreux. La pluie, par le plafond troué, pénétrait dans la pièce qui servait de salon et de salle à manger… Dans la chambre à coucher, elle ne trouva qu’une chaise d’enfant, à laquelle il manquait un pied, et un petit soulier de la poupée de Lydie.

     Elle s’effondra… ses enfants se rapprochèrent d’elle… et, serrés l’un contre l’autre, ils se mirent à pleurer…dans le grand silence de la ville dévastée, où, jadis, résonnaient les trains de laminoirs et les marteaux-pilons.

…Quand je suis allé là-bas, je les ai vu tous les trois, dans la même pièce basse, donnant sur la cour… la seule pièce dont les murs soient encore solides et dont le plafond constitue un abri.
Les deux enfants étaient couchés sur de la paille, en plein jour, recouverts de loques et de vieux vêtements pour souffrir moins du froid et de l'humidité... car ils n'ont plus rien à se mettre sur le dos... ils n'ont plus de chaussures.. ils sont amaigris et rapetissés par la fièvre, tandis que leurs yeux sont agrandis par l’épouvante et par la fatigue.

     Près d'eux, veillant avec anxiété, assise sur un volet placé sur deux caisses, leur maman, résignée, les regarde dormir, les recouvre quand ils remuent, ôte son châle pour les mieux protéger quand ils toussent et ne pouvant rien faire pour les soulager, pleure tout doucement ou se tord les bras de désespoir.

     Tous qui, comme moi, dormez sur un bon matelas bourré de laine, dans une chambre tiède, je vous en supplie, ayez pitié de Zélie et de ses enfants, ayez pitié de ses sœurs, de tous les petits Nestor, de toutes les petites Lydie, et donnez-leur des couvertures, des vêtements, du linge et des bottines!

Songez qu'à Anzin, la cité du charbon, des femmes et des enfants peuvent mourir de froid, parce que les Boches avant de partir ont noyé les galeries des fosses, fait sauter le cuvelage et le moulinage; des mines et abattu le chevalet métallique, cet élégant et haut beffroi des communes noires.

 

     Je n'ai pas trouvé Théophile Goniaux Soldat du 327e RI mort pour la France, mais GONIAUX Jean-Baptiste, du 127e RI mort pour la France le 5 mars 1915. Mineur également, né à Denain et résidant à Escaudain. L'hôpital temporaire n°17 était situé dans les locaux du collège municipal, rue du Collège à Châlons-sur-Marne (actuelle rue du lycée à Châlons en Champagne).

collége CsM

 


 

Sa fiche sur le site Mémoire des Hommes :
GONIAUX JB MDH

     Blessé par une grenade allemande le 1er mars 1915, il sera cité à l'ordre du régiment et décoré de la Croix de Guerre le 8 avril 1915.

    Ce n'est pas LE Théophile de Zélie, mais son parcours est extrêmement proche, il est probable que l'auteur a condensé plusieurs personnages, sans pour autant trahir la vérité.

     La rue Lécaillez n'est pas celle du récit : qualifiée de "plus éprouvée de la guerre", elle permet de mieux appréhender le désarroi des habitants. :

ANZIN la rue lecaillez t&n
(cpa perso et vue Google)