RÉQUISITION DES OBJETS EN BRONZE, DES CLOCHES,
PERQUISITION DANS LES ÉGLISES


     Les églises ne furent pas épargnées : une équipe se rendit le 21 août 1917 dans chacune d'elles, pour examiner les coffres-forts et les cloches.
Mgr Jansoone, doyen de Saint-Géry, s'en émut et en fit la remarque aux prêtres allemands qui, chaque matin, venaient dire leur messe.
Ils lui répondirent que depuis longtemps, en Allemagne, les églises n'avaient plus de cloches : quant aux coffres-forts, on les prendrait également, car tout ce qui pouvait servir à faire des canons serait enlevé.

     Mgr Jansoone fit immédiatement une démarche pour conserver la plus ancienne des cloches, qui datait de 1610. Cette question de cloches agita également la population, qui tenait à conserver sa « Jeanne de Flandres ».
Jules Billiet vint me chercher le 25 août de bonne heure, afin de faire un démarche auprès du Lieutenant Kollmann, pour éviter à la Ville l'humiliation de livrer ses cloches.
Il nous reçut très correctement, comme d'habitude, nous disant qu'il avait reçu des ordres pour ne pas blesser les sentiments religieux de la population, et qu'il s'entretiendrait avec la Commandanture pour prendre à sa charge le transport et la démolition. Il fut décidé qu'une cloche serait laissée à chaque église, pour le service du culte.

     Pour mieux se rendre compte des cloches qui avaient un caractère artistique, sur la demande de M. Jules Billiet, le Lieutenant Kollmann téléphona au Lieutenant Hitterman, devant nous, pour en faire prendre des photographies, avant de prendre une détermination. Il fit commencer par Notre-Dame, où se trouvait la cloche portant « Jeanne de Flandre », qui datait de l'an 1358 et avait déjà été sauvée lors de l'écroulement du beffroi.
Le 23 août 1917, la Municipalité recevait l'ordre suivant:


« A l'Administration municipale de Valenciennes,
« La Mairie doit faire descendre elle-même toutes les cloches jusqu'au poids de 125 kilos (cloches d'écoles, cloches d'usines, de petites chapelles, etc.) et les envoyer au Bureau de rassemblement des métaux, à Valenciennes, avenue du Quesnoy, 4.
« En même temps, on fournira à la Commandanture la liste de ces cloches et le reçu de leur livraison pour le 1er septembre.

« HITTERMANN, Premier Lieutenant. »


     Cette circulaire, adressée conjointement aux municipalités et aux curés, mit en éveil leur susceptibilité.
M. Billiet se rendit immédiatement à la Commandanture, dévoilant nettement ses sentiments personnels, patriotiques et religieux qui l'empêcheraient de se prêter à une exécution de ce genre.
Puis un rapport fut demandé à M. Bauchond, conservateur adjoint du Musée, afin d'apporter quelques précisions sur le côté artistique de ces cloches. Voici la copie de ce document intéressant:

MUSÉE DES BEAUX-ARTS
« Valenciennes, le 27 août 1917.
« Monsieur le Maire,
« J'ai l'honneur de vous donner la, liste des cloches qui se trouvent dans les églises de Valenciennes et qui, à mon avis, présentent un intérêt historique et artistique permettant d'en demander la déconsignation :

Eglise Notre-Dame-du-Saint-Cordon
1° Cloche du Ban, ou Bancloche, vulgairement appelée « Jeanne de Flandre ».
 Cette cloche provient du beffroi écroulé en 1843; elle est l'œuvre de Guillaume de Saint-Omer, et a été fondue en 1358. Elle servait à annoncer les proclamations du magistrat et les solennités de la Ville.


 2° Cloche du XVIe siècle, portant l'inscription : « Jhenne sus nomée à ma bénédiction. Che nom me fut doné en l'an MCCCCCXXXIII. »
 Cette cloche, très précieuse, provient de Notre-Dame-la-Grande. Elle porte les armes de l'abbaye d'Hasnon (de sable à quatre clefs d'argent) et de Jean Thiéry, abbé d'Hasnon de 1519 à 1534 (de sable au chevron d'or à trois besons de même).

Eglise Saint-Géry
 3° Cloche du XVIe siècle, provenant du beffroi, très curieuse, fondue en 1592. Elle porte des sceaux, des armoiries et une inscription en vieille langue tudesque.
 4° Cloche du XVIe siècle fondue en 1592.
 Il y a de plus dans le chœur, servant à l'office pour annoncer l'élévation, une petite cloche très belle du XVIe siècle, avec une inscription (parent à Tournai), une guirlande très fine et des médaillons (St-Jean-Baptiste).

Eglise Saint-Nicolas
5° Cloche du XVIe siècle, très remarquable, provenant du beffroi, portant l'inscription : « Philippe Regu, Alexan. Parmens, Belez, Guhec 1592, Le Coyvre de Rosel de Rouchy Lujüs, pas prosfect D. Anto. Du duc de Parme, du prévost de Capue, de la Ville ».
 6° Cloche du XVIe siècle, 1592, avec l'inscription: « Tempora lobructus tacites quece senescinius aimo ».
7° Cloche aux armes de la Ville: « Lyon et Cygne », armes de l'Abbaye, armoiries d'Antoine Vernious, abbé de Vicoigne, XVIe .siècle.

Notre-Dame du Sacré-Cœur, église du Faubourg de Paris
« 8° Cloche du XVIIe siècle, avec l'inscription: « L'an 1686, Jacques Perdrix m'a faite à Valenciennes ».
« 9° Collège Notre-Dame. Cloche du XVIIIe siècle, avec l'inscription: « M. Antoine Miroux, chapelain du Béguinage Perdrix, nous a faite l'an 1757. »

M. Bauchond appelait l'attention sur ces deux dernières.

     A la réunion des Maires, le 1er septembre 1917, le Capitaine Hiltermann entra dans une colère furieuse, menaçant les Maires de punitions sévères si, pour le lundi, les cloches n'étaient pas livrées. Jules Billiet essaya de le calmer, lui disant que c'était à l'autorité allemande à s'en charger. Très ennuyé, il vint me trouver le soir, à sept heures et demie, pour me prier de l'accompagner le lendemain matin à dix heures, dans les bureaux du Lieutenant Kollmann, afin de le mettre au courant de cet incident, une réunion devant avoir lieu le soir à cinq heures à la Commandanture avec le capitaine Hiltermann, pour régler cette question.
Entre temps, M. Thiroux avait été appelé à la Commandanture, l'officier s'étant imaginé qu'on s'était moqué de lui. De son côté, M. Billiet ayant été le voir deux fois sans le rencontrer, lui avait écrit pour lui faire part de son entrevue avec le Lieutenant Kollmann.
Aussi, il se calma et envoya la réponse suivante :


 Monsieur le Maire de la Ville de Valenciennes,
     Je vous confirme la réception de votre lettre du 1er septembre, dans laquelle vous cherchez à expliquer l'inexécution d'un ordre qui vous a été donné par la Commandanture le 23 août. Si vous aviez lu attentivement, comme vous le deviez, cet ordre, vous auriez vu qu'il ne s'agissait que des cloches des particuliers (usines) et des cloches communales (écoles). On vous confiait le soin de démonter ces cloches, parce qu'elles n'ont aucune relation avec le culte.
Je regrette de n'avoir pas été chez moi lors de vos visites, et je suis certain que si j'avais été là, ce malentendu ne se serait pas produit.
En m'en rapportant à l'ordre donné le 23 août, je vous prie de me faire savoir le mardi 4 septembre, à midi, que les cloches d'écoles et d'usines ont été démontées et livrées.

HILTERMANN,
Premier Lieutenant et Aide de camp.


     A la suite de cette lettre, un employé de la Ville fut désigné pour assister à l'enlèvement des cloches des écoles, afin d'éviter les accidents et les dégradations, les Allemands se chargeant de ce pénible travail.
Mais les incidents n'étaient pas terminés, car le Grand Quartier Général examinait la valeur artistique des anciennes cloches des églises.
Le Lieutenant Kollmann nous apprit que le Grand Quartier reconnaissait la valeur artistique pour les cloches suivantes, qui seraient exemptées de réquisition :

  • « Jehanne de Flandre », 1438, Notre-Dame,
  • La cloche flamande de 1483, église Saint-Géry,
  • Les cloches de Perdrix de Valenciennes, 1686, et une autre de 1576, au Sacré-Cœur de Dampierre.

     Puis le lieutenant Kollmann nous indiqua comment il allait procéder pour les autres cloches. La Ville devait désigner un représentant, qui fut M. Bauchond, afin de signaler les cloches qui avaient une valeur artistique, un expert allemand devant également donner son avis et déciderait de leur sort.

    M. Kollmann nous ayant dit qu'il commencerait le jeudi, ne voulant pas froisser les sentiments religieux, nous allâmes chez Mgr Jansoone, doyen de Saint-Géry, pour le prévenir que l'on délibérerait à propos de son église. Il nous répondit qu'il en avait fait le sacrifice, et que les Allemands pouvaient commencer.
Le lieutenant Kollmann nous avait également avisé que l'on prendrait les tuyaux d'orgue dont les jeux étaient morts, et qu'un spécialiste passerait pour le démontage, mais tous furent enlevés.
Je présentai donc, avant l'enlèvement des cloches, MM. Bauchond, expert, et Savois, interprète.

     On commença, comme il avait été dit, par les cloches de Saint-Géry, l'une de 1831, l'autre de 1856.
Le dimanche 30 septembre, celles de Notre-Dame sonnèrent pour la dernière fois, pour annoncer la Grand'messe
Le 16 novembre, des ouvriers commencèrent les échafaudages pour descendre les grosses cloches que M. le Doyen espérait garder; aussi, l'entrée du grand portail fut-elle interdite pour huit jours.

     Par contre, la cloche de l'Hôtel de Ville, qui était condamnée, l'échafaudage étant même préparé pour la descendre, fut laissée à la Ville sur la demande de M. Bauchond, conservateur adjoint au Musée, qui fit valoir sa valeur historique. Elle sonnait depuis 1386 pour nos ancêtres.
Sur la proposition de M. Billiet, le Conseil, à l'unanimité, adressa ses remerciements à M. Bauchond.


     A Saint-Saulve la cloche ne pouvant être descendue, les soldats la cassèrent sur place pour la fondre ensuite.
S'attaquant à nouveau aux églises, la Commandanture décida d'enlever les tuyaux d'orgues, on commença par les registres morts et finalement tout fut enlevé.


(in Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918. Faits de guerre et souvenirs" Hollande & Fils ed. 1933)

 

En 1925, 2 cloches sont replacées dans le clocher de la basilique :

clochesNDSC

 

      On trouvera sur cette page du site de Notre-dame du St Cordon des informations sur les cloches de la basilique, et notamment écouter le son caractéristique de la Bancloque : , faute de l'entendre réellement : la basilique est fermée pour restauration depuis 2008 et pour encore probablement très longtemps.