Cet extrait du livre de René Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918. Faits de guerre et souvenirs" (Hollande & Fils ed. 1933) traite principalement d'un militaire, mais il met en évidence les premiers actes de résistance de civils qui seraient incompréhensibles  sans les rattacher aux faits qui les ont motivés :

 

L'ODYSSÉE DU COLONEL CHARLIER.
Extrait des notes du colonel Charlier, aujourd'hui déposées au Musée de la guerre.

 

Le commandant Charlier, officier colonial, était sur le point de rejoindre son poste au Congo quand la guerre éclata. Il obtint une lettre de mobilisation pour servir en France et fut envoyé à Maubeuge où il fut chargé de l'arsenal de Falize situé à deux kilomètres en dehors des murailles de la ville, admirablement placé en temps de paix, mais très exposé en temps de guerre, aussi fut-il complètement détruit le 30 août au début du bombardement.
Le dimanche 6 septembre, la situation devenait critique, les convois de munitions revenaient tous sans avoir été déchargés et le colonel recevait le dimanche matin de la Réserve généra1e une note disant de ne plus envoyer de munitions.

Il apprenait que le matin à 6 heures, ordre avait été donné de brûler les étendards. Un avion allemand avait survolé la ville lançant un message qui sommait la ville de se rendre. Toutes communications étant coupées, le colonel, alors commandant Charlier, se rendit auprès de son chef direct, le colonel Duchesne, Commandant d'artillerie pour lui demander des ordres.

La route était battue par le bombardement et il trouva les ponts-levis fermés. Enfin ayant fait le tour de la ville, la sentinelle de la porte de Mons lui apprit que la population civile avait été évacuée et que nul ne pouvait entrer dans Maubeuge. Il rencontra enfin le colonel Duchesne qui fut surpris de le voir, le croyant au courant de la mise en vigueur de la nouvelle organisation et le mit à la disposition du commandant Caillot qui lui commanda de faire sauter l'arsenal de Falise à l'heure qui lui serait fixée par son nouveau chef. Cet ordre fut exécuté à 7 heures du soir.
Quand le colonel Charlier arriva à Hautmont, vers la fin de l'après-midi du 6 septembre, il y trouva les divers services évacués de Maubeuge, des détachements y venaient cantonner donnant l'impression qu'il s'agissait d'un plan bien arrêté.

Aucun ordre ne parvenait plus à Hautmont, on ne savait ce qui se passait, les bruits les plus contradictoires circulant. L'arrivée successive des troupes faisait penser qu'il se préparait une vigoureuse percée.
Le lendemain matin, lundi 7 septembre, il tut étonné de ne pas avoir reçu d'instructions pendant la nuit.
La ville présentait le spectacle d'une confusion indescriptible, trente à quarante mille individus, soldats, civils, hommes, femmes, enfants, voitures, grouillant à l'aventure tourbillonnaient dans la ville. L'atmosphère de débâcle et de catastrophe pesait sur cette foule, on croisait des hommes las, à bout de ressort, courbés sous la fatalité, d'autres, moins exténués et plus vigoureux, frémissaient de tout leur être à la perspective d'une captivité, se demandant comment sortir du filet dont on sentait les mailles se resserrer de minutes en minutes.
Cette foule toute entière était irrémédiablement condamnée à la captivité, personne ne sachant ce qui se passait à Maubeuge. Le commandant Charlier finit par franchir cette cohue pour rejoindre le commandant Caillot qui considérait comme tous, ce spectacle, atterré et le cœur serré. Il lui demanda des ordres, le Ct Caillot n'en avait pas et ne savait que faire. Aussi alla-t-il au fort du Bourdiau pensant y l'en contrer le Gouverneur, mais Il ne put le joindre, non plus que le général Peyrecave, commandant la section de Hautmont.

La conviction du Ct Charlier devenait de plus eu plus nette, devant le désordre croissant, Maubeuge était incapable de réagir, ce n'était plus qu'un moribond, dont l'agonie touchait à son terme.
Sur un des côtés de la place de Hautmont, un petit groupe d'hommes d'environ deux cents, était rassemblé en ordre avec les officiers, auprès de quelques véhicules chargés la veille.

C'était tout ce qui restait du parc d'artillerie. A sa vue une délégation de quelques sous-officiers et de quelques hommes vint à sa rencontre et lui dit :
- Mon Commandant, nous sommes chargés par nos camarades de vous dire que nous vous suivrons partout ou vous voudrez nous conduire.
Il ne put que leur répondre, très ému de leur démarche :
- Mes pauvres amis, je suis touché de votre confiance, puisque vous voulez venir avec moi, nous essaierons de passer, je ne sais d'ailleurs pas comment. Mais je dois vous avertir qu'avant que nous ayons fait quatre kilomètres nous serons probablement tous tués, aussi je ne force personne à me suivre, je ne veux que des volontaires.
A quoi l'un d'eux répondit :
- Ça vaudra mieux que d'être prisonnier! Et aucun ne quitta les rangs.
Il fit alors distribuer des cartouches et des armes nouveau modèle, puis alla à la recherche du Ct Caillot qu'il ne put rencontrer.

Le temps pressait, les minutes étaient précieuses, aussi la petite troupe se mit en route sur Neuf-Mesnil dominant la cuvette de Hautmont entre 8 heures et 9 heures du matin, le lundi 7 septembre, elle comptait un effectif de 300 hommes.
Le Commandant envoya des bicyclistes en reconnaissance et alla seul sur la route de La Longueville voir l'aspect de la région qu'il ne connaissait pas. A quelques kilomètres de là, il trouva le bois des Hoyaux et rencontra quelques artilleurs revenant sur Hautmont et qui étaient exténués. Le capitaine Parasol qui les commandait, était grièvement blessé ayant rencontré l'ennemi près de la forêt de Mormal, il ne tarda pas à mourir, et ses hommes suivirent le Ct Charlier.
Au fur et à mesure qu'ils approchaient de Feignies, ils rencontraient de plus en plus d'isolés. Ils y arrivèrent vers midi. La petite troupe put alors se ravitailler, car elle n'avait rien pris depuis vingt-quatre heures. Le Commandant mit un peu d'ordre dans les nouveaux éléments recrutés en cours de route.

La chaleur était écrasante, à la sortie du village il rencontra un détachement de soixante-sept fantassins du 145e conduits par deux sergents qui se trouvaient séparés de leur bataillon par suite de la destruction d'un pont que l'on avait fait sauter.
Les hommes confirmèrent que le drapeau blanc avait été hissé sur Maubeuge et que la sonnerie " Cessez le feu " avait retenti. Il leur fit les mêmes recommandations qu'à ses hommes et après s'être concertés revinrent cinq minutes après, lui dire simplement: " Nous partons avec vous ".

La moitié de ces fantassins prit la tête du détachement, l'antre moitié marcha derrière la colonne. Le Ct Charlier se dirigea ainsi vers le bois de la Lasnière ayant comme objectif Lille, mais avant de partir tous regardaient Maubeuge les larmes dans les yeux.

C'est bien sur cette petite troupe que les uhlans tiraient lorsque je [René Delame, l'auteur] fus arrêté et fouillé à Tasnières-sur-Hon avec M. Gravis et l'infirmière Cheval. Peut-être notre présence a-t-elle fait diversion et a-t-elle permis au Ct Charlier de franchir la route avec ses hommes pendant que l'officier examinait mes papiers.
L'intention du Ct Charlier était de gagner le plus rapidement possible un couvert afin de dissimuler sa marche en se dirigeant sur Malplaquet que les renseignements des cyclistes représentaient comme le plus faiblement défendu et ensuite profiter de la nuit pour avancer le plus rapidement possible sur Lille à marches forcées.

En sortant de Feignies il trouva un grand nombre d'hommes isolés parmi lesquels le capitaine Magniers, Ingénieur des Tabacs, dont la conduite pendant le siège du fort des Sarts, avait été héroïque : Il réorganisait sa troupe en vue d'une troisième tentative.
Parti de Hautmont à deux heures du matin avec trois cents hommes, le détachement en comptait plus de douze cents à deux heures de l'après-midi sans compter la batterie Magniers, dont l'itinéraire différa au sortir du bois de la Lasnière.

Afin d'alléger une colonne aussi nombreuse le Commandant fit détruire tout le matériel, camions, voitures, chevaux, projecteurs, qui alourdissaient la marche.
Elle s'enfonça dans le bois sans rencontrer d'obstacles jusqu'à la lisière Nord où elle se heurta à une résistance allemande. Le détachement riposta avec intensité ce qui inquiéta le Commandant vu son faible approvisionnement de munitions. Il n'y eut heureusement qu'un tué. Les Allemands ayant cru à une grosse attaque, vu l'intensité de la riposte, s'étaient prudemment repliés. C'est à la suite de cette escarmouche que le groupe Magniers se sépara du précédent. Un cuisinier, nommé Gras, qui connaissait le pays, demanda au Commandant la permission de se mettre en civil afin de se renseigner sur les positions allemandes.

Pendant que le Commandant était occupé à mettre un peu de cohésion dans sa colonne et à l'encadrer, il fut accosté par un paysan à la face réjouie, un gros panier d'œufs sous le bras qui l'interpella joyeusement:
- Mon Commandant, voulez-vous des œufs ?
C'était le cuisinier Gras, de retour de Malplaquet, où il avait été vendre des œufs au poste allemand. Leur situation étant repérée, un canonnier vint dire au Commandant :
- Pourquoi passer par Malplaquet, je puis vous conduire à Lille sans qu'on nous voie. Je connais le chemin des bois, nous pouvons passer.
Le Commandant se décida pour cette solution et la colonne se mit en marche sous la conduite de son guide, marchant à travers bois.

Elle avait marché longtemps quand la nuit vint. A la clarté de la lune, elle entra dans une ferme pour se ravitailler. Après avoir marché toute la nuit, on aperçut enfin les lumières indiquant une agglomération. Le guide déclara qu'il ne connaissait plus le pays; la petite troupe se trouvait en Belgique, à Bougnies.
Le Ct Charlier y alla seul, revolver en main et frappa au hasard à la première porte ne sachant qui allait lui ouvrir.
Un homme parut, il lui demanda s'il y avait encore des Allemands dans le pays. Il lui répondit que depuis quelques jours il n 'y en avait plus et lui apprit où il se trouvait. Mais vous êtes Français lui dit-il; il lui répondit qu'en effet il était Français et avait avec lui une colonne voulant gagner Lille et ne connaissant ni le pays ni la route.
Il passa aussitôt un veston et dit :

- Je vais vous conduire jusqu'à Dour et là vous trouverez un autre guide. Il prit la tête de la colonne et ainsi, toute la nuit, cheminant au travers des troupes allemandes, de nouveaux guides les conduisirent, au péril de leur vie à Baisieux où ils arrivèrent à trois heures du matin. Voulant faire dormir ses hommes afin de continuer la nuit suivante sur Lille, le Commandant lui demanda de les conduire dans un bois ou dans une carrière.

- J'ai votre affaire dit le guide, je vais vous conduire à la mine où je travaille.

C'est ainsi qu'une heure plus tard, le mardi 8 septembre, vers quatre heures du matin, le Commandant venait demander à M. Leharle, Ingénieur en chef des mines de Crespin, à Quiévrechain, des vivres et l 'hospitalité pour sa troupe. Sans s'inquiéter du danger qu'il courait il les fit entrer dans le carreau de la fosse N° 2 assez vaste, entouré de murs où il était possible de les cacher. Les batteries de fours à coke étant arrêtées, il installa tout ce monde sous les voûtes de ces batteries.
M. Leharle annonça au Commandant que Lille était aux mains des Allemands. Le dernier espoir du Commandant s'évanouissait. Après Valenciennes, où il avait espéré trouver l'armée française, il fallait maintenant renoncer à Lille.

-Vous ne pouvez passer, dit M. Leharle, avant quelques heures vous allez être cernés de tous côtés et avoir devant vous des forces supérieures, il ne vous reste qu'un moyen de vous en tirer, d'ici· deux heures vos hommes auront eu la soupe et je vais rassembler des vêtements de mineurs, vous me donnez tout votre équipement armes et munitions, je cache le tout. Vous déguisez vos hommes en mineurs, ils disparaissent et vous les retrouvez à Dunkerque.

Le Commandant remercia M. Leharle de sa proposition, qui n'était pas sans un gros danger pour lui, ayant déjà dans son personnel quelques soldats anglais, il était familiarisé avec l'idée d'être fusillé un jour ou l'autre.
Le Commandant alla jeter un coup d'œil sur ses hommes qui s'étaient écroulés sous la fatigue et dormaient, sac au dos, à l'endroit même, où dans l'obscurité le hasard les avait placés. Lui-même s'étendit, ayant à ses côtés les lieutenants Gohon et Audoyer. Après avoir dormi une heure environ, vers 6 heures du matin il alla retrouver l'Ingénieur Leharle qui lui confirma les conversations de la veille lui disant que les Allemands envahissaient la région.

Le détachement avait un aspect lamentable et paraissait considérablement réduit, il manquait trois officiers et trois cent hommes, toute l'arrière-garde qu'il avait abandonnée chez le garde champêtre de Dours, le capitaine Charpentier, épuisé, ne pouvant plus marcher.

Voyant l'état de fatigue de ses hommes, après mûre réflexion le Ct Charlier estima que le plus sage était de se rallier à l'idée de M. Leharle. Il réunit ses hommes et leur dit qu'il avait espéré les ramener en armes à Lille, à l'armée française, mais que les renseignements qu'il venait de recueillir lui laissaient peu d'espoir, il allait ramasser fusils, équipements, effets, livrets militaires et leur distribuer des vêtements de mineurs, qu'ils se rendraient ensuite individuellement, le plus rapidement possible sans se grouper leur donnant rendez-vous à Dunkerque.

La plupart de ces hommes étant du Nord, connaissaient la région. Transformés en mineurs ils n'avaient, ni l'air emprunté, ni dépaysés.

Toutes ces opérations se déroulaient avec le concours de M. Leharle ( Nous dirons plus loin ce qu'eut à souffrir le bon patriote qu'était l'ingénieur Leharle, pour avoir agi en bon Français), quand arriva à la mine un garçonnet demandant à parler au Commandant. Un millier d'hommes, disait-il, étaient à quatre kilomètres de là, ayant appris la présence d'un Commandant à Quiévrechain, demandaient à se joindre à lui.

Pensant qu 'il s'agissait de son arrière-garde, il se fit guider par ce garçonnet, et alla les rejoindre.
Il rencontra le Lieutenant Darvogne de la territoriale et deux jeunes officiers, il était 9 heures du matin. Il avait fait une bonne partie du trajet, et n'avait plus guère qu'un kilomètre et demi à faire pour les rejoindre, lorsque tout à coup, à un coude de la route, éclatait une vive fusillade, et il vit à moins d'un kilomètre, des voitures de tramway qui traversaient la route, et d'où descendaient des Allemands, tirant sur le détachement qu'il voulait rejoindre.

  • Je[René Delame, l'auteur] me fais un devoir, dans cette affaire, de signaler la belle conduite des employés du tramway et un plaisir de. reproduire le rapport que me fit son dévoué directeur, M. Guillaume.

 

NOS TRAMWAYS ET LA GUERRE
( Extrait des notes de M. Guillaume, directeur des Chemins de fer Economiques du Nord, Réseau de Valenciennes.)


Dès le premier jour de la mobilisation le service dut être fortement réduit sur chacune des quatre lignes composant le réseau de Valenciennes, par suite du départ d'un grand nombre d'agents mobilisés.
Sur la ligne de Saint-Amand à Hellemmes, le service resta à peu près normal.

Pendant les premiers jours, les trains servirent surtout pour les hommes qui se rendaient à la destination de leur ordre d'appel. La région de Valenciennes fut envahie le 25 août 1914. par une armée allemande, qui, partie de Bruxelles dans la direction de Tournai, descendait vers le sud et cherchait à envelopper l'armée anglaise qui s'étaient établie suivant une ligne Biache-Mons-Condé.

Des troupes allemandes sillonnaient toute la région comprisr entre Lille, Valenciennes et Maubeuge.
Sur les lignes de Saint-Amand à Hellemmes et du réseau de Valenciennes, les trains qui avaient été réquisitionnés par l'autorité militaire française pour le transport des troupes, furent attaqués par des uhlans, à Planard (ligne de St-Amand à Hellemmes), et à Blanc-Misseron (réseau de Valenciennes).

Ils purent échapper en forçant la vitesse, après avoir été criblés de balles. Malheureusement sur la ligne de Saint-Amand à Hellemmes, le chauffeur, Payen Constant, eut un genou broyé d'un coup de feu qui lui fut tiré à bout portant par un uhlan qui galopait à côté de la locomotive.
Le service dut être complètement interrompu sur la ligne de Saint-Amand à Hellemmes et sur le réseau de Valenciennes.

Les Allemands ne continuèrent pas à occuper complètement la région desservie par la ligne de Saint-Amand à Hellemmes, ils restèrent sur la rive droite de la Scarpe.
Après quelques jours d'occupation, ils donnèrent l'ordre à la Compagnie de reprendre le service sur le réseau de Valenciennes, dans une certaine limite d'heures, avec l'obligation de transporter gratuitement les militaires allemands de tous grades.

Cependant comme les chemins de fer avaient cessé tout service, on réorganisa clandestinement celui de la ligne de Saint-Amand à Hellemmes qui constituait alors le seul moyen de communication entre Valenciennes et Lille, afin de faciliter le départ de tous les hommes mobilisables non encore convoqués qui restaient dans la région de Valenciennes, ainsi qu'un certain nombre de militaires évadés de Maubeuge qui s'étaient réfugiés dans nos environs.

Un incident, survenu le 12 septembre, mérite d'être signalé:
Vers 8 heures du matin, le colonel Kintzel, commandant de place de Valenciennes, réquisitionne trois trains électriques pour conduire des troupes à Blanc-Misseron afin de capturer un groupe d'environ cent cinquante soldats français, artilleurs et fantassins, qui, évadés de Maubeuge, cherchaient à gagner Lille en suivant la frontière franco-belge. Le watman Bronsart de service sur la ligne de Blanc-Misseron avait vu ces soldats aux Quatre Pavés de Blanc-Misseron et avait causé avec le lieutenant d'artillerie, commandant du groupe, auquel il avait fourni des indications sur la route qu'il était préférable de suivre.

Ces soldats français venaient de détruire trois automobiles et leurs occupants, chargées de soldats allemands, que le Commandant de Valenciennes avait lancées à leur poursuite.
Revenant vers Valenciennes. Bronsart rencontra vers Onnaing les trois tramways chargés de troupes conduits par ses collègues Wannepain, Lenoir et Van Overvelde, et devina aussitôt la mission confiée à ces troupes. Pour retarder leur arrivée à Blanc-Misseron il arrêta son train, bloqua ses freins et mit brusquement sa manivelle de commande à fond de parallèle. Il provoqua ainsi un appel considérable de courant et fit déclancher les appareils automatiques de la sous-station.

Les quatre trains restèrent en détresse faute de courant. Les collègues de Bronsart comprenant la manœuvre, l'imitèrent et chaque fois que le courant était remis démarrèrent ensemble avec les freins serrés pour provoquer un nouveau déclanchement à la sous-station. Cette manœuvre ayant été répétée plusieurs fois, il en résulta un long retard dans l'arrivée des trains à Blanc-Misseron, ce qui avait permis aux soldats français de prendre une grande avance et de s'échapper. Les watmans conduisant les trains de troupes furent menacés d'être fusillés. Heureusement pour eux, les Allemands ne purent établir qu'ils avaient provoqué ces interruptions de courant, sans quoi la menace eut été mise à exécution immédiatement.

Les Allemands ne s'aperçurent que tardivement du départ des hommes de la région par le tramway de Valenciennes-Saint-Amand-Hellemmes. Pour enrayer l'exode, le 21 septembre à. 11 heures, le Commandant interdit à la compagnie tout service et convoqua le personnel à son bureau. Après lui avoir fait des menaces pour avoir fait fonctionner la ligne de Saint-Amand à Hellemmes sans son autorisation, il voulut retenir prisonniers, tous les employés, mais il ne donna pas suite à cette menace.

Le service de Saint-Amand à Hellemmes permit à plus de 15.000 hommes mobilisables de gagner Lille et Dunkerque. L'invasion s'étant étendue vers le nord, ce service fut supprimé, et tout le matériel roulant enlevé.
Après de nombreuses démarches, les Allemands consentirent cependant à laisser la compagnie reprendre un service réduit sur une partie du réseau de Valenciennes, mais après quelques alternatives d'arrêt et de remise en marche, tout service public fut interdit à partir du 15 mai 1915, mais les trains continuèrent à circuler uniquement pour les besoins de l'armée d'occupation.

  • Nous reprenons maintenant la suite de l'odyssée du colonel Charlier.

Après avoir assisté à l'échauffourée des Allemands venus en tramway pour barrer la route aux évadés de Maubeuge, le Commandant vit le détachement français disparaître derrière le village de Blanc-Misseron. Dans l 'impossibilité de le rejoindre il retourna en hâte à la mine pour s'y déguiser en mineur et revenir prendre des renseignements sur le second détachement, qui continuant sa route, arriva assez à temps pour sauter dans le dernier train partant de Péruwelz ; le mécanicien ayant arrêté sa machine pour leur laisser le temps de monter.
Comme il venait de se promener seul et en uniforme pendant une heure dans la région, malgré son déguisement il ne voulut pas exposer plus longtemps M. Leharle qui lui avait donné les vêtements d'un maître porion plus maigre que lui.

Les effets des soldats français furent brûlés dans les fourneaux à coke qui, bien qu'arrêtés depuis le 28 juillet 1914, contenaient encore du coke en ignition. Les armes furent dissimulées en plusieurs endroits du carreau de la fosse.
Après avoir remercié M. Leharle, à qui il laissa son sabre et son revolver, il disparut dans les champs comme un vieux chemineau. Ne connaissant pas le pays, il erra un moment et vit une plaque indiquant "Onnaing : 4 kilomètres."
Ce fut un trait de lumière et un rappel de souvenir.

Le capitaine Carpentier lui avait dit un jour: " Si le hasard vous amène du côté d'Onnaing, allez de ma part trouver le curé de l'endroit, c'est un de mes amis, homme débrouillard, il trouvera bien le moyen de vous aider." Le hasard l'amenait justement à côté d'Onnaing. Toute la nuit, conduit par des guides successifs et par des chemins qu'il ignorait, il erra, et finit par trouver le presbytère.
Un laïc ouvrit l'air soupçonneux et rébarbatif.

-Je viens chercher, dit le Commandant, le curé pour un de mes parents qui est gravement malade à Dours.
Le regard du portier devint de plus en plus soupçonneux.
- Le curé n'est pas là, répondit-il, s'apprêtant à fermer la porte.
- Eh bien! Je l'attendrai, répondit le Commandant.

Après un quart d'heure, la porte grinça, le brave curé à la figure ouverte et joviale le pria d'entrer dans son bureau.
- Vous venez me chercher pour un malade, dit le curé en l'examinant et sur sa réponse négative ajouta:
- N'êtes-vous pas le chef du détachement qui est arrivé cette nuit à la mine?
Le Commandant fit signe que oui.

- Vite donnez-moi votre bague et votre alliance, elles vous trahiraient ainsi que votre portefeuille et filez, il y a des perquisitions dans le village. Je vais vous conduire par le jardin à un dédale de ruelles conduisant à la campagne.
Arrivés au sortir de ces ruelles le curé lui dit :
- Disparaissez dans les champs, et quand il n 'y aura plus de danger je viendrai dire mon bréviaire sur la route. Quand vous m'apercevrez, suivez-moi à distance et vous reviendrez chez moi.

Le Commandant avait aperçu, en venant à Onnaing une briqueterie déserte, et il s'étendit et se dissimula sous les paillassons. Comme depuis une dizaine de jours il n'avait pu se reposer, il ne tarda pas à s'endormir.
La route était pavée, il entendit résonner le pas des chevaux d'une patrouille allemande.
Ne voyant personne, il risqua un œil et quitta sa cachette en apercevant le curé qui inlassablement lisait son bréviaire. Conformément à ses conseils il se dirigea vers lui dans la direction de la ruelle où le curé l'attendit et le fit entrer chez lui disant:
-Il n'y a plus de danger, les Allemands sont partis et on nous préviendra s'ils reviennent. Vous allez manger et passer la nuit ici, je vais vous montrer votre chambre.

Le Commandant se récria disant qu'il était indésirable.
- Vous êtes fatigué répondit-il. Je vous donnerai un guide demain au point du jour quand vous aurez dormi et il ajouta avec simplicité:
- Ma peau vaut la vôtre, et si vous êtes fusillé je le serai avec vous. Je vous montrerai d'ailleurs une surprise tout à l'heure, quand vous aurez vu votre chambre.
Puis le curé lui donna quelques renseignements sur les Allemands, dont les tramways venaient de retourner à Valenciennes, abandonnant la poursuite semblait-il.

Après lui avoir montré sa chambre le curé ouvrant la chambre voisine lui dit :
- Regardez.
Quelle ne fut pas la stupéfaction du commandant Charlier, de voir étendu sur lit, blanc comme un mort, avec une soutane et des vêtements de prêtre à côté de lui, le capitaine Charpentier qu'il avait abandonné à Dours la nuit précédente. Après s'y être reposé un peu il avait trouvé un voiturier qui, malgré les interdictions de circuler l'avait amené de nuit à Onnaing, où le curé le soignait comme un confrère de passage.

Le curé garda quelque temps le capitaine Charpentier, dont la santé nécessitait de grands ménagements, et celui-ci put vers la fin de septembre repasser les lignes et reprendre du service pendant toute la durée de la guerre. Le lendemain, 9 septembre 1914, au point du jour, n'ayant pas eu le courage de refuser le repos et la cordiale hospitalité qu'avait offerte si crânement l'abbé Lequin, le commandant Charlier continua sa route vers Lille accompagné d'un guide qui devait lui faire traverser la forêt de Raismes.

La veille un détachement allemand y était venu pour couper la route à une troupe française. Le Commandant continua donc sa route sur le Rosult où le curé d'Onnaing l'avait envoyé chez un de ses amis horloger qui devait lui fournir des renseignements sur la région, Ce dernier l'adressa au curé du village voisin, qui l'envoya chez les parents de sa bonne à Bouvines.

C'est chemin faisant que le Commandant apprit par des travailleurs des champs qui prenaient leur repas, qu'on le croyait mort. L'un d'eux, parlant du détachement de Quiévrechain qui s'était caché dans la mine, racontait que tous les hommes avaient pu s'échapper sauf le Commandant qui avait été surpris et fusillé ce matin!
Quand il quitta Bouvines, le 10 septembre dans la matinée, tous les gens du pays étaient convaincus que Lille était occupée par les Allemands, aussi ne fut-il pas peu surpris en arrivant à 4 kilomètres d'entendre des cyclistes annonçant les journaux français : tout réconforté il se hâta de se diriger vers la ville.

Son premier soin fut de se rendre à la Préfecture, pour informer le préfet de la chute de Maubeuge. Le Préfet vint aussitôt à lui, disant :
-Je vous attendais.
Le Commandant lui raconta la capture de Maubeuge, avec 4 généraux, 400 officiers, 40.000 hommes et 400 canons.
En effet, le 7 septembre, le Préfet avait connu le nom du Commandant Charlier par sa troupe qui avait pû prendre le dernier train à Camelle. ce qui avait permis à ses soldats de rentrer en armes à Dunkerque, la nuit suivante.
Pendant que le préfet, M. Trépont, racontait les brutalités qu'il avait subies de la part des Allemands pendant leur pré-occupation, un agent de renseignements entra précipitamment, disant au Préfet: "Un corps d'armée descend sur Lille, il est actuellement à Menin" C'était cet agent qui avait procuré au détachement des lieutenants Darvogne, Morin et Binoche, le moyen de s'embarquer à la gare de Camelle.

Le Préfet envoya le Commandant prendre un train à Hazebrouck, mais la gare était déjà fermée, il lui fallut donc pour· suivre cette longue route à pied. Le hasard le fit rencontrer son camarade Thiéry, qu'il avait laissé dans le bois de La Lanière. M. Thiéry, chef de l'arsenal de Maubeuge était repassé par Valenciennes, où il avait appris pourquoi les Allemands les avaient poursuivis avec si peu de vigueur: C'est qu'ils expédiaient en hâte, des renforts sur la Marne. De Valenciennes, étaient seulement partis deux forts détachements d'hommes, car l'on n'osait trop dégarnir cette ville importante.

Le commandant Charlier, et le lieutenant Thiéry poursuivaient leur route, lorsqu'ils aperçurent qu'un train se formait à Saint-André. Ils s'approchèrent, et trouvèrent sur le quai trois cents mineurs, qui s'écrièrent: "Voilà le Commandant. "

Ce lui fut une grande joie de retrouver ses hommes qui, fidèles au rendez-vous rejoignaient Dunkerque.
Le Commandant ressemblait à un véritable mendiant avec les vêtements usés, salis par la poussière des longues routes. Il apprit donc que le train se dirigeait sur le Crotoy, et donna à un employé un mot pour sa femme et ses enfants, qui s'y trouvaient. Il arriva à Dunkerque le 11 septembre, et reprit son service.

  • Après l'armistice, l'abbé Lequin, curé d'Onnaing, reçut la Croix de Guerre pour sa conduite pleine de dignité et de dévouement pendant l'occupation. Comme félicitations après un si courageux exploit, le commandant Charlier fut accusé, six ans après, de capitulation et d'abandon de poste. Aussi, écrivit-il de Bucarest, où il apprit par les journaux cette triste accusation, une énergique protestation.

 

  • Le journal "Le Petit Parisien" rend compte du procès devant le 2e conseil de guerre qui a débuté le 12 avril : le général Fournier, gouverneur de Maubeuge en 1914, comparait devant le 2° conseil de guerre, présidé par le général de Maistre.  Aux côtés du général prendront place cinq officiers qui commandaient les forts de la place et qui sont inculpés de capitulation et d'abandon de poste.
    •  le 27/04/1920 :
      La reddition de
      Maubeuge
      La lenteur des débats a dépassé toute prévision. Au début, on avait espéré pouvoir commencer, pour cette sixième audience, le défilé des témoins, et quelques-uns avaient été convoqués à cet effet.

      (..... .....)

      C'est maintenant l'interrogatoire du colonel Charlier.

      Sans attendre les questions du président il proteste vivement contre l'inculpation d'abandon de poste devant l'ennemi.

      C'est peut-être, dit-il, le qualificatif juridique de mon acte mais dans le bon sens populaire, cela s'appelle une évasion.

           C'est, en effet, une évasion que, le 7 septembre, le colonel alors commandant, convaincu que lui et ses hommes allaient être faits prisonniers, entreprit, à travers les lignes ennemies, avec tant de bonheur et d'habileté, qu'il réussit à conduire toute sa troupe à Dunkerque.

  • L'attaque de Maubeuge et de ses forts

    Maubeuge 1914

 

  • Le fort (devenu arsenal) et la redoute de Falise en 1844

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(extrait du cadastre disponible sur le site des Archives Départementales du Nord)

 

  • L'itinéraire de Rousies à St André-lez-Lille

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Soit près de 120 Km
 

 

  • La fosse de Quiévrechain ( le puits N°2 était alors en fonçage)

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  • CHARLIER Achille Philadelphe
    né le 28 Décembre 1872 à Chauny (Aisne)

    Elève de l'école Polytechnique 1892-1894
    Sous-Lieutenant élève de l'école d'application de l'Artillerie et du Génie 1894-1896
    Lieutenant en 2d au 1er régiment d'Artillerie de Marine 1896-1897 puis à Madagascar (Colonie en guerre) jusqu'en 1900. Il y passe Lieutenant en 1er puis Capitaine en 2nd.
    En poste ensuite au 2nd Régiment d'Artillerie de Marine puis à la Fonderie de Ruelle  du 1er juin 1900 jusqu'en 1903
    -1905 à 1907: Service des constructions d'artillerie en Cochinchine.
    -1907 à 1908: 3e Régiment d'Artillerie Coloniale à Toulon.
    -1908 à 1914: Congo, hors-cadre.
    Fait Fonction de chef du cabinet militaire du gouverneur général de l'Afrique Equatoriale Française (A.E.F)
    Promu chef d'escadron le 23 décembre 1912
    En congé en métropole à l'été 1914 choisit d'être affecté au parc d'artillerie de Maubeuge

    Colonel commandant le 3° Régiment d'Artillerie Coloniale en  1921

    Chevalier de la Légion d'Honneur par arrêté du 11 Juillet 1899
    Officier le 13 Juillet 1915
    Commandeur par arrêté du 15 Mars 1921
    Croix de Guerre 1914-1918
    Officier de l'Ordre Royal de Léopold de Belgique

    Décédé à Paris le 27 Janvier 1956
    Inhumé au cimetière du Père-Lachaise

    • Une photo montrant le Colonel lors du conseil de guerre sur la capitulation de Maubeuge, qui s'est tenu en avril 1920 :

      LaCroix19200421_photo("La Croix" du 21/04/1920 source Gallica)