ARRESTATION DE L'INGÉNIEUR LEHARLE
SON PROCÈS, SA CONDAMNATION



Le 1er Mai 1915, M. Leharle, qui, nous l'avons vu avait pris une si grande part à la fuite des évadés de Maubeuge et de leur commandant, était informé par une personne de Quiévrechain, que les Allemands, ayant eu connaissance du dépôt de fusils, provenant, on le sait de la colonne du commandant Charlier, allaient faire une perquisition le lendemain. Pendant la nuit, M. Leharle, aidé du personnel de la surveillance de la mine, voulut placer les armes dans une autre cachette; on ramassa fusils et baïonnettes, et on alla les jeter dans le puits n° 2, qui était alors en fonçage et rempli d'eau.

Mais les Allemands eurent connaissance de ce fait; le lendemain, ils arrêtaient M. Leharle, puis quelques jours après l'Ingénieur du fond, ainsi que tout le personnel de surveillance, qui avait coopéré à la cachette des fusils.
L'instruction ne fut pas longue; les Allemands ayant en mains plus de preuves qu'il n'en fallait que les armes avaient été cachées dans le puits n° 2, ce qui força M. Leharle à avouer avoir commandé ce travail.
Il faut ajouter qu'à ce moment, il avait été placardé sur les murs de la commune, un avis du commandant de la région, disant que toute personne qui serait connue comme détenant des armes serait fusillée.

Me Douay, avocat, conseiller municipal de Valenciennes, fut autorisé à le défendre devant le Conseil de Guerre, qui se réunit le 15 mai 1915 dans l'après-midi à notre Hôtel-de-Ville. Malgré une brillante et ferme plaidoirie, l'Ingénieur Leharle fut condamné à la peine de mort. Celui-ci qui avait fait preuve d'un très grand courage et d'un caractère admirable, avait tenu à réclamer pour lui seul toute la responsabilité de la cachette de ces armes.
Pendant l'audience, il fit preuve d'un très grand sang-froid, et ses réparties impressionnèrent profondément ses juges, par exemple la suivante:

Au cours de la séance, le juge d'instruction au Conseil de guerre dit en allemand à l'interprète de rappeler à M. Leharle qui regardait par la fenêtre ce qui se passait sur la place d'Armes, qu'il devait prêter attention à ce qui se passait, puisqu'il s'agissait, disait le juge, de sa tête.

M. Leharle qui connaît la langue allemande, sans attendre la traduction répondit: "Mais Monsieur, puisqu'il s'agit de ma tête comme vous le dites, permettez-moi de profiter encore une fois des rayons du soleil. "
Aussitôt que sa condamnation lui fut signifiée, M. Leharle eut le courage de dire simplement: " Je remercie mes juges de la correction dont ils ont fait preuve vis-à-vis de moi et je m'incline devant leur décision. "

Le président du Conseil de guerre, un officier de uhlans qui jusque là s'était montré d'une raideur comme savent en avoir les Allemands s'est alors, pour employer l'expression de M. Leharle "dégelé ".
- Comment Monsieur, vous nous remerciez. dit-il à M. Leharle. Et ce dernier de répliquer:
- Je ne vous remercie pas précisément de m'avoir condamné à la peine de mort, je répète que je vous remercie de votre correction et que je m'incline devant votre décision.

Me Douay lui fit signer un recours en grâce que signa égale. ment le Conseil de guerre qui devait être envoyé à l'empereurd'Allemagne. Quelques semaines plus tard on apprenait que la peine était commuée en quinze ans de travaux forcés.

A la séance du 15 juin 1915, M. Tauchon, maire de Valenciennes, exprime toute sa joie de savoir que M. Leharle avait vu sa peine changée en quinze années de détention dans une maison de correction.
Il rappela aussi que M. Leharle fut très crâne, et qu'il a donné une preuve admirable du véritable caractère français, impassible devant la mort.
Il adressa ensuite ses félicitations à M. Douay secrétaire du Conseil et avocat, qui avait aidé M. Leharle dans la préparation de sa défense.
Le Conseil tout entier s'associa aux paroles exprimées par M. le Maire.

M. Leharle fut emmené en Allemagne et soumis pendant assez longtemps à un régime abominable.
Il fut incarcéré pendant un certain temps au milieu de prisonniers de droit commun, puis envoyé à Werders, où on le fit travailler à des effets militaires.
Un jour, le commandant Charlier en permission chez des parents à Melun, rencontra une dame quêteuse, qui lui raconta la scène poignante à laquelle elle venait d'assister.

Il s'agissait d'une lettre arrivée d'Allemagne. Les parents d'un prisonnier reconnaissant l'écriture de leur fils, qu'ils croyaient mort depuis un an, la mère sanglotait, le père retenant ses larmes avait dit :
"Je ne veux pas qu'on pleure, je suis content de mon fils;"

Le Commandant qui n'avait jamais cité le nom de Leharle, pour ne pas le compromettre, s'empressa dès qu'il apprit ce fait de courir chez les parents de M. Leharle, pour leur donner connaissance de la belle conduite de leur fils, et leur conseilla d'en informer le Gouvernement français.
Au moment où un arrangement intervint entre la France ·et l'Allemagne au sujet du sort des prisonniers politiques, la situation de M. Leharle fut un peu adoucie; il put échanger quelques lettres avec sa famille et même avec l'ingénieur qui était resté à Quiévrechain, et à qui il avait confié le soin de veiller aux intérêts de la compagnie et du personnel pendant sa captivité.

L'armistice vint heureusement le délivrer, et immédiatement après le Gouvernement français lui accordait la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur, récompense bien méritée!

Extrait du livre de René Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918. Faits de guerre et souvenirs" (Hollande & Fils ed. 1933)

 

  • LEHARLE Georges Charles Eugène
    Né le 22 Janvier 1871 à  Dammarie les Lys (Seine-et-Marne)
    Diplomé de l'Ecole Nationale Supérieure des Mines.
    Soldat au 72°RI
    Ingénieur en Chef aux Mines de Crespin (Nord)
    Nommé Chevalier de la Légion d'Honneur par décret du 4 Février 1921
    Décédé le 30 Janvier 1954