HENRI LEGRAND
(07/02/1885-18/02/1918)

 

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Nous pensions la question des pigeons terminée, quand le 5 février 1918, la Commandanture faisait afficher l'avis suivant :

" En vertu du jugement du Conseil de guerre de la Commandanture d'Etape 148, du 3 janvier 1918,
l'ouvrier français Huret a été condamné à mort pour avoir fait lâcher un pigeon voyageur avec des nouvelles destinées à l'armée française, au lieu de le remettre à l'autorité allemande avec le parachute et les accessoires trouvés en même temps.
" De plus, le journalier Vandenberg a été condamné à 5 ans de prison pour ne pas avoir averti l'autorité allemande de l'intention de lâcher ce pigeon voyageur avec des nouvelles. "


Quelques jours plus tard, le 25 février, la Commandanture informait la Municipalité de la triple exécution suivante :

Avis


" Les civils de nationalité française, fusillés le 23 de ce mois, à 7 h 15 du matin, selon la loi martiale, pour espionnage :
Legrand Henri, né le 7 février 1885, à Quesnoy-sur-Deûle, professeur, en dernier lieu à Bruay-sur-Escaut ;
Beauvais Nicolas, né le 4 juin 1864, à Rieux, tisserand, demeurant à Rieux  ; 
Thuillez Pierre-Joseph, né le 1er novembre 1870, à Carnières, employé communal, demeurant à Rieux,

   ont été inhumés le même jour au cimetière Saint-Roch, Legrand fosse 66, Beauvais fosse 65, et Thuilliez fosse 64. "

 



NDR : J'ai retranscrit les informations telles que rédigées, n'ayant pas connaissance à ce moment de l'affiche en question, or l'arrière-petit-fils du second fusillé m'avertit que son aïeul se nomme en réalité

BEAUVOIS Nicolas

né le 4 juin 1854 à Rieux (en Cambrésis). Cette information m'a permis de retrouver le dossier d'attribution de la Légion d'Honneur à M. Beauvois, fait Chevalier en 1924, où figurent les circonstances de son décès :

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Voici le récit de l'arrestation de Nicolas Beauvois :

         Aimée BEAUVOIS, fille de Nicolas Beauvois avait trouvé en travaillant dans les champs un panier attaché à un parachute. Celui-ci renfermait un pigeon voyageur avec un questionnaire demendant des renseignements sur les positions des troupes allemandes et l'état de la population.

       Son père, Nicolas BEAUVOIS et le garde champêtre Pierre-Joseph THUILLEZ collaborèrent avec le maire Edouard BOUDAILLEZ à l'envoi des renseignements demandés par le grand quartier général basé à Provins.

Malheureusement l'affaire s'ébruité et ils furent dénoncés.

Nicolas BEAUVOIS et Pierre-Joseph THUILLIEZ furent condamnés à mort et fusillés.
Aimée BEAUVOIS échappa à la mort mais elle fut emprisonnée et torturée. Sa santé en fut profondément altérée et cette épreuve la marqua toute sa vie.
Edouard BOUDAILLIEZ fut déporté et condamné à 10 ans de prison.

A la libération ils furent cités à l'ordre de l'armée et reçurent la croix de guerre.

Document transmis par un petit-fils de N.Beauvois

 

JO 19190620 BEAUVOIS Nicolas

JO 19190620 BEAUVOIS Aimée
Citations de Nicolas BEAUVOIS et de sa fille Aimée
au JO du 20/06/1919, ordre du 8 mars 1919.

 

Récit fait par Aimée BEAUVOIS, décorée de la croix de guerre avec palme :

       Agée de 25 ans, lisseuse de mon état, je fus enrôlée de force par les Allemands. Le 20 octobre 1917, étant occupée aux champs, je trouvai, dans un panier attaché à un parachute un pigeon porteur d'un questionnaire. Je le rapportais à la maison. Là mon père et son ami le garde pierre-Joseph THUILLIEZ, donnèrent tous les renseignements qu'ils pouvaient fournir.

     Malheureusement l'affaire s'ébruita. Mon père et son ami furent arrêtés et fusillés le 23 février 1918.

     Arrêtée également, je fus condamnée à six mois de prison et eus à subir mille tortures physiques et morales.

Document transmis par un petit-fils de N.Beauvois

 

 Nicolas BEAUVOIS et Pierre Joseph THUILLIEZ reposent maintenant au Cimetière de Rieux en Cambrésis.


 

De même :

THUILL(I)EZ Pierre-Joseph Henri

a été décoré de la Légion d'honneur à titre posthumeIl est à noter que la table décennale de Carnières fait état de "Pierre Jh Henri THIEULLEZ né le 2/11/1870", le nom ayant pris l'orthographe actuelle le 27 Janvier 1891. ( Cf Mention marginale de l'acte de naissance)

Les services extraordinaires rendus pour l'obtention de la Légion d'Honneur sont ainsi énoncés :

     "Espionnage par pigeons-voyageurs pour le compte ds armées alliées. N'a pas hésité à lâcher un pigeon trouvé en pays occupé après avoir rempli et signé la fiche de renseignements demandés.
      " Arrêté par les Allemands fut condamné à mort et fusillé à Valenciennes le 23/02/1918"

Avis favorable, Lille le 15 avril 1924
Le Préfet du Nord

 

JO 19190620 THUILLIEZ Pierre Joseph
Citations de THUILLIEZ Pierre Joseph
au JO du 20/06/1919,

 

 Pierre Joseph THUILLIEZ et Nicolas BEAUVOIS reposent maintenant au Cimetière de Rieux en Cambrésis.


 

 

Revenons à Henri LEGRAND :
Le contenu du message, très détaillé, ne laissait planer aucun doute sur la "communication avec l'ennemi", et les renseignements personnels ont trop facilement permis de retrouver leur auteur :

          Conformément à votre demande de renseignements et tenant compte de vos recommandations au point de vue de la précision des notes à vous fournir, un trio d'amis français s’est mis à I'œuvre et vous envoie les documents exacts ci-dessous.
          Du 24 au 27 mars sont passés à Valenciennes par routes venant de la direction de Cambrai 50 000 soldats (Infanterie, Artillerie) se dirigeant vers Mons et Tournai avec canons de tous calibres: 77, 80, 120, obusiers de 24 et nombreux mortiers. Sur la ligne venant du Cambrésis, du 22 au 25, il est passé de nombreux trains se dirigeant vers Mons, matériel et soldats. Pendant ces mêmes dates, nuit et jour, il est passé venant de Valenciennes se dirigeant sur Saint-Amand, 105 trains (Infanterie, Artillerie, munitions, voitures de ravitaillement, matériel du génie, 92 canons de 77 et 8 gros canons d’artillerie lourde). Il y a actuellement dans la ville d’Anzin un dépôt de 600 chevaux, 2 colonnes de boulangerie avec fours en maçonnerie, 12 colonnes formant 250 autos venant du front de la Somme. En outre : 5° et 6° Compagnies du 127° d’Infanterie, 2° et 3° Compagnies du 93° d’Infanterie, 2 Compagnies du 86° d’Infanterie, une école d'artillerie, de T.S.F. et de téléphone, 1 compagnie du 261° pionniers, 2 batteries d’artillerie lourde, 2 colonnes de munitions. Cette ville est prévenue de préparer des logements pour un Etat-Major général très important. Le 86° régiment du Génie d’Hambourg est réparti entre Bruay, Beuvrages, et Aubry. Beuvrages a en outre une section de mitrailleuses et un dépôt de chevaux. Bruay a 3 batteries du 45° Régiment d’Artillerie légère (de 77 mm.), Petite Forêt, Denain et Hérin ont de l’Infanterie (sections de mitrailleuses) et autres troupes. A Fresnes et à Condé, les 132° et 134° Régiments d’Infanterie et autres régiments sont en voie de reformation. Ils exécutent chaque jour des exercices à la grenade. A Flesquières, près de Cambrai, il est établi une forte ligne de tranchées. Derrière cette ligne le terrain est libre jusqu’à Valenciennes. Un dépôt de munitions se trouve aux forges de Denain, au Bessemer.
         A Anzin, l’établissement de l’Escaut-et-Meuse fait la réparation des canons. A Valenciennes de nombreuses réunions d’officiers supérieurs au nombre de 100 dont 30 Généraux (Allemands, Autrichiens, Turcs, Bulgares) se tiennent au nouveau Musée et prennent leurs repas à l'Hôtel du Commerce. Chaque matin ils vont en auto à Vendegies-sur-Ecaillon, Monchaux, Somain-sur-Ecaillon, où de grands exercices d’Artillerie ont lieu. Valenciennes est occupée par de nombreuses ambulances établies dans les grandes maisons de la ville.
         Nous avons la sensation que nos ennemis veulent parer ou préparer une offensive importante vers l’extrême ouest, côté Nord. Toutes les troupes en repos sont en général mal nourries. La population de notre région endure vaillamment les souffrances de toutes natures. Elle est calme, confiante et escompte une délivrance prochaine. Il serait encourageant pour tous si vous pouviez de temps à autre nous semer par la voie des airs vos journaux intitulés « La Voix du Pays » qui relateraient l’exacte vérité sur notre situation militaire.


Vivent notre chère France et ses Alliés.


Brigadier retraité
Rue de Millam à Watten (Nord) 
L'oncle de Paul et de Jeanne 
1er avril 1917

 

 

René Delame continue :
Je fus d'autant plus attristé de cette exécution que Henri Legrand avait été mon voisin de cellule pendant les dix-sept jours que je passai à la prison Saint-Jean. J'avais obtenu qu'il vînt chaque jour dans ma cellule, pour m'aider à faire le ménage que nous prolongions le plus longtemps possible, sous la surveillance de la sentinelle.
Il put cependant me dire qu'il fut instituteur à Bapaume, et avait été recueilli, lors de son évacuation, par M. Hélart, qui l'avait fait entrer comme professeur à l'école primaire de Valenciennes, où il avait fait venir sa femme, qui était également institutrice à l'école communale de Bruay.
Naturellement, il me raconta les motifs de son arrestation : le 30 mars 1917, il avait trouvé six pigeons voyageurs près de la fosse Thiers, porteurs d'un questionnaire auquel il avait répondu, après avoir pris les renseignements auprès de trois de ses amis.
Le 1er avril, il relâchait ses précieux pigeons messagers, ayant signé la réponse au questionnaire, ce qui fut sa perte, un pigeon ayant été capturé près de Landrecies par les Allemands.
Après avoir ouvert une enquête auprès de cent trente-neuf familles portant le nom de Legrand, l'autorité allemande le découvrit à Bruay, et il fut arrêté un mois plus tard, alors qu'il terminait son cours à Valenciennes.
Au début de sa captivité, enfermé dans un cachot, les Allemands le traitèrent très durement, pour le faire parler ; mais ils y renoncèrent, Legrand ayant supporté cette terrible épreuve avec une grande énergie. Il me dit : " Nous étions trois qui avions rédigé la note, nous avions juré que quoi qu'il arrive, nous ne nous vendrions pas. " Sans jamais vouloir me les nommer, il me répétait chaque matin : " Dites aux amis de ne pas avoir peur, je ne mangerai jamais le morceau. "
Il tint parole ; aussi ai-je conservé pour lui toute mon admiration pour son courage, sa discrétion et sa résignation.
Chaque dimanche, sa femme venait à la prison, essayant de le voir ; seule, sa petite fille, mignonne blonde, était autorisée à monter dans sa cellule, le poste allemand lui refusant impitoyablement d'embrasser son mari.
MM. Baron et Golder ayant réussi à me faire passer quelques tablettes de chocolat, je les conservais précieusement et les remettais à Legrand qui, le dimanche, les offrait à sa fille ; celle-ci, joyeuse, demandait innocemment à son père " où étaient ses élèves et quand il recommencerait la classe "
Au bout de dix minutes, la sentinelle venait reprendre l'enfant, qui s'était à plusieurs reprises jetée dans les bras de son père. Mais la double porte se refermait, et j'entendais un sanglot, auquel je m'associais.
Quoique le rassurant, et lui donnant espoir (bien que pensant son cas très grave) je lui passai une Imitation que j'avais emportée dans ma cellule, et lui recommandai d'en lire quelques passages.
Le lendemain, il me fit cette réflexion : " Il y a de bien belles choses dans ce livre, jamais on ne m'a appris cela. "
Après ma libération, ayant une très grande estime pour mon voisin d'infortune, je ne cessai de m'intéresser à lui, espérant toujours qu'il ne serait pas condamné à mort. Il tint parole, et " ne mangea pas le morceau " , mourant en brave, sans forfanterie, pour la France.
Aussi, ne puis-je que féliciter le Comité, présidé par M. Jean Saint-Quentin, qui prit l'initiative d'ériger un monument à ce glorieux instituteur qui, devant la mort, sut garder son secret.
Cette œuvre, admirablement exécutée par Desruelles, représente bien Legrand tel que je l'ai connu, debout, dans une attitude ferme et résignée, attendant la mort.
L'inauguration en eut lieu le dimanche 22 juillet 1928, sous la présidence de M. Hudelo, préfet du Nord.
Je ne puis mieux faire que de reproduire un extrait du discours que prononça M. Jean Saint-Quentin, adjoint, en remettant le monument à la Ville.

Extrait du livre de René Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918. Faits de guerre et souvenirs" Hollande & Fils ed. 1933


  • Extrait de la dernière lettre de Henri LEGRAND à son épouse :

    (...)      
    Embrasse bien mes parents pour moi.
    Oui que mes parents bien aimés sachent qu'ils ont occupé une large place dans les dernières heures de ma vie.
    Console-les bien, montre-toi bien affectueuse envers eux, je suis heureux qu'ils puissent reporter l'amour qu'ils me témoignent vers notre fille Claude qui j'en suis persuadée saura leur rendre.
    Embrasse également tes parents pour moi, ils ont toujours été si bon pour moi.
    Je passe cette dernière nuit avec deux condamnés à mort de Rieux, mes amis Beauvois le tisseur et Thuilliez le garde-champêtre, nous saurons tous trois mourir en braves.

    Document transmis par un petit-fils de N.Beauvois

     

  • Document que publia le Petit Valenciennois, dans son numéro du 28 juillet 1928

DISCOURS DE M. JEAN SAINT QUENTIN

Mesdames, Messieurs,

Le 30 mars 1917, à dix heures et demie du matin, un aéroplane français vint survoler le territoire de la commune de Vicq, et lâcha six pigeons attachés par des corsets à un petit parachute et un sachet contenant des instructions.
Le tout fut ramassé par M. Achille Coupin, électricien à la Compagnie des Mines d'Anzin, demeurant à Bruay-sur-Escaut, et fut déposé par lui chez M. Henri Legrand, professeur à l'Ecole primaire supérieure de Bapaume, évacué à Bruay depuis le 17 octobre 1916, professeur intérimaire à l'Ecole primaire supérieure de Valenciennes.
Tous deux se rendirent chez M. Mathieu Hélard, maire de Bruay-sur-Escaut, et lui demandèrent si, par sa situation, il pouvait fournir les renseignements désirés.
Des démarches furent immédiatement tentées par lui auprès des personnes dignes de confiance, notamment M. le docteur Tauchon, maire de Valenciennes.
Dans la nuit du 30 mars, MM. Legrand, Coupin et Hélard résumèrent de concert les renseignements recueillis. La transcription fut faite à la main en six exemplaires, dont quatre copiés par Henri Legrand, et deux par Mme Henri Legrand. Les pigeons furent relâchés le 1er avril, à cinq heures du matin. Le document confié aux pigeons se terminait par ces mots :
La population de notre région endure vaillamment les souffrances de toute nature. Elle est très calme, très confiante, et escompte une délivrance prochaine.
Il serait encourageant pour tous si vous pouviez de temps à autre amener par la voie des airs vos journaux intitulés La Voix du Pays qui relateraient l'exacte vérité sur notre situation militaire. Vivent notre chère France et ses alliés.
Et en forme de signature, ce fut certes une imprudence : Brigadier retraité, rue de Millam à Watten (Nord), l'oncle de Paul et de Jeanne, 1er avril matin.
Pour authentiquer sa missive, Henri Legrand avait signé sa condamnation à mort.
A la façon des soldats de la Révolution, au moment d'envoyer le document, un pacte d 'honneur avait été conclu entre ces trois braves, s'engageant dans le cas où l'un serait arrêté, à ne jamais faiblir et à supporter seul le courroux de l'ennemi.
Un des pigeons tomba à Landrecies dans les mains des Allemands.
En mai, Henri Legrand terminait son cours à l'Ecole professionnelle, lorsque deux officiers allemands se présentèrent et lui imposèrent la dictée du document. Il eut aussitôt l'impression qu'il était perdu. Il le dit à M. Adde, son directeur. Aux conseils de fuite qui lui étaient donnés, il refusa de se conformer, dans l'intérêt des siens.
En juin, il était arrêté définitivement en sortant de classe, et conduit à la prison du patronage Saint-Nicolas. Une minutieuse instruction commença aussitôt.
Son premier interrogatoire devant un Conseil de Guerre eut lieu le 23 janvier 1918.
Avec force d'âme, il entendit requérir contre lui, sans frémir, dit-il, la peine de mort.
Aucune décision ne fut prise à cette audience.
Un deuxième Conseil de Guerre se réunit le 18 février, et cette fois, le condamna à mort pour crime de haute trahison et participation à un acte d'espionnage. A chaque audience, il fut assisté d'office en des plaidoiries que, pour l'honneur de la défense, il qualifie d'énergiques.
Son système était habile, la preuve n'était pas faite. Une enquête avait été menée sur cent trente-neuf familles du nom de Legrand. Une expertise en écriture apportait son incertitude complémentaire : à tous les arguments il avait trouvé une réplique plausible et péremptoire, le doute aurait dû lui bénéficier. Mais, malgré une protestation d'une logique serrée, la peine fut confirmée le 19 février.
Sa grâce, au moins, aurait dû aboutir ; présentée le 20 février, elle fut refusée, et il fut fusillé le 23 février 1918, par un matin brumeux, sur le champ de tir, et sans que personne de ceux qui n'avaient cessé de l'entourer de leur vigilance affectueuse eût été avisé.
Contre lui, comme le Lillois Jacquet et ses amis, s'étaient dressées les rancunes de l'occupant qui ne pardonnait pas la haine ou l'ironie dont il se sentait entouré par l'occupé, avec la rage peut-être de sentir s'approcher l'effondrement de son entreprise sinistre.
Legrand avait tenu sa parole d'homme, accompli son devoir de citoyen et de soldat non mobilisé, donné un exemple de Français et ajouté un nouveau titre à la gloire des instituteurs.
Imaginons, au cours de cette détention qui dura huit mois et d'une procédure remplie d'alternatives d'espoirs et de déceptions, cette volonté constamment tendue pour vaincre le mauvais sort, pour donner à son argumentation la force persuasive pour conserver le silence sur la vérité qu'il détenait et qui aurait livré, dans une minute d'inobservation, ses collaborateurs.
Un de ses codétenus qui, tous les matins, s'entretenait avec lui, nous a rapporté son admiration pour son courage, sa discrétion et sa résignation.
Il se savait condamné, et attendait la mort froidement, la mort solitaire du condamné, sans entraînement ni apparat, si différente! de celle du soldat, avec la dignité stoïque qu'il avait enseignée à des enfants.
Dans une guerre qui devenait chaque jour plus méthodique, lui, que les conseils de révision avaient écarté, pour sa plus grande tristesse, il voulait quand même, serviteur et fils de serviteur de la France, prendre part à la lutte : il voulait servir.
L'occasion s'était offerte, et désormais, il avait le strict devoir de se taire, la bouche serrée, comme quiconque au cours de cette vaste captivité qu'est l'occupation, devait craindre que le propos le plus anodin ne puisse permettre les inductions de l'ennemi.
De ce silence nécessaire à l'amitié et à la patrie, ce monument est le symbole.
Il synthétise aussi la résistance de toute une région, la nôtre, pendant les années abominables. Sous la faim, sous la pression, sous l'abus de la force, une population de femmes, d'enfants, de non-armés, enragés par une occupation abhorrée et sans fin, a conservé jour après jour, le sang-froid, la vaillance et le sourire souvent, et toujours la confiance et l'espoir, s'ingéniant à pratiquer la guerre avec les seules armes à sa disposition, celles auxquelles ont recouru tous les opprimés pour secouer le joug, recouvrer leur liberté et leur indépendance.
Legrand est mort en se proclamant innocent, et il l'était en vérité du point de vue de la conscience humaine ; c'est le fait de la guerre qui a créé son crime, c'est la guerre seule qui, dans sa déformation monstrueuse, a renversé la parole venue du fond des siècles, et que Legrand enseignait à ses élèves :

" Aimez-vous les uns les autres. "

 

 

  • Le 16 Septembre 1919 a lieu une cérémonie à Bruay sur Escaut où il enseignait, avant rapatriement de sa dépouille à Watten

Mardi 16 Septembre 1919 Bruay sur Escaut b

 

  • Le monument de Valenciennes, place des Acacias, œuvre de Félix-Alexandre Desruelles, né en 1865 à Valenciennes et décédé en 1943 à La Flèche :

monument

On peut y lire en bas à droite "Se dévouer pour la Patrie "

  • Lors de la guerre suivante, soldats Allemands posant  sur le monument :

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  • Ebauche taille réduite de la statue, exposée à Valenciennes pour les journées du patrimoine 2014 :

    Ebauche

  • Dans une communication du 23 NOVEMBRE 1998,   M. Raymond DURUT ajoute

La police militaire allemande agit avec son efficacité habituelle : 150 LEGRAND et parmi eux Henri sont interrogés, le 10 avril il doit recopier, sous surveillance policière, le message délictueux. Il le fait sans manifester d’émotion apparente. Deux jours après il est arrêté et incarcéré. Il a refusé de fuir pour ne pas exposer sa famille. Interrogé il se défend habilement, mais refuse la libération qui lui est offerte contre renseignements et dénonciations. Il réussit à faire passer en fraude des lettres à sa famille dans lesquelles il fait part de sa détermination.

En janvier 1917 il comparait devant un conseil de guerre, et se défend pied à pied, n’avouant rien. Il affirme ne pas connaître la région où il a été évacué, ne pas y avoir d’amis. Le plan des tranchées creusées près de Marcoing lui est particulièrement reproché : le document accusateur a été rédigé 5 mois après son départ de cette région. La similitude des écritures est, dit-il, sans signification : ses fonctions d’enseignant faisaient connaître son écriture par plus de 400 personnes qui pouvaient l’imiter.

Malgré ses dénégations, l’accusé est condamné à mort. Il est fusillé le 23 février 1918, ayant conservé jusqu’au bout sa courageuse attitude.
Son corps sera exhumé au lendemain de la guerre. On trouve dans son portefeuille une ultime lettre dans laquelle il renouvelle son affection pour les siens et affirme avec force son innocence : il voulait disculper sa famille si cette lettre était lue par les occupants.
Il repose depuis le 16 septembre 1919 à Watten.

 

  •  Citation de Henri LEGRAND au JO du 20/06/1919

    JO 19190620 LEGRAND Henri

  • Le 24 Octobre 1919, le Journal officiel publie une liste de "citoyens Français qui se sont particulièrement distingués au cours des hostilités. On y trouve page 11797 sa citation :
    "Le Gouvernement porte à la connaissance du pays la belle conduite de :" :

    JO 19191024 LEGRAND Henri




  • Henri Ferdinand Joseph LEGRAND né le 7 Février 1885 à Quesnoy sur Deule (Nord) est fait Chevalier de la Légion d'Honneur à titre posthume le 15 avril 1924 :

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"M. Legrand ayant trouvé des pigeons voyageurs dans la plaine de Bruay-Thiers, remplit les questionnaires qu'il trouva sur ces volatiles indiquant les mouvements de troupes, le commandement des unités allemandes, etc. Les pigeons furent lâchés le 18 avril 1917 au matin, mais l'un d'eux fut abattu et quelque temps après, au moyen d'expertise d'écriture, il fut découvert que l'auteur des renseignements était M. Legrand. Celui-ci fut arrêté aussitôt et, après 11 mois de cellule, passa devant le Conseil de Guerre allemand qui siégeait à Valeniennes. Condamné à mort, il fut fusillé en cette ville, le 19 Février 1918."

 

  • Henri LEGRAND a été fusillé au champ de tir du Rôleur,  il n'est cependant pas indiqué dans l'acte de décès dressé le 26 février qu'il a été fusillé, seulement "décédé" sur ordre de la commandanture signé de Von Witzendorf Major et Commandant. Il en est de même pour ses compagnons BEAUVOIS Nicolas et THUILLIEZ Pierre-Joseph. Rien à la lecture de l'acte ne laisse deviner qu'il s'agit d'une exécution.

  • Le lieu est le même que pour CANONNE Alfred,  COTTEAU Edouard,  HERBAUX Victor,  fusillés le 16 octobre 1917 pour espionnage.

voir la page du blog qui leur est dédié

 

  • C'est au même endroit que le 28 Août 1944 les nazis fusilleront avant de s'enfuir 21 civils dont les noms figurent sur le monument à l'entrée de l'ancien champ de tir (Bacquet François, Charon Isisdore, Cuvelier Pierre, Denys Damien, Farineau Arthur, Farineau Léon, Farineau Arthur fils, Farineau-Deker Clémence, Fabry Gilles, Gontier Jean, Kulpa Charles, Kulpa-Krass Madeleine, Krupa Jean, Lecocq Laurent, Lutas Jean, Millot Albert, Perrin Louis, Perrin Denis, Persiaux César, Pichon Albert, Riquoir Louis.)

Roleur
(photo de l'auteur)


.

  • Le 10 février 1924 le Journal Officiel publie le décret lui attribuant de la Médaille de la Reconnaissance Française de 1ere classe (vermeil) :

  • Le même journal publie le décret attribuant de la Médaille de la Reconnaissance Française de 2ème classe (argent) à son épouse :

 

 


 


     Si je n'ai encore rien trouvé de très précis sur le maire, M. Edouard BOUDAILLIEZ, j'ai  retrouvé dans le dossier de la Légion d'Honneur de son prédécesseur,  Auguste Henri DISLAIRE, officier d'académie, Croix de guerre, né le 9 Janvier 1876 à Rieux, y décédé le 27 juillet 1921, les "Détails sur les services extraordinaires" :

     "Est resté à son poste au moment de l'invasion. A organisé un service de renseignements pour les alliés pendant l'occupation. Dénoncé il fut condamné à 10 ans de travaux forcés et accomplit 39 mois de cellule à Reimbach [sic pour Rheinbach au sud de Cologne].
    " Décédé le 27 juillet 1921 des suites des mauvais traitements subis."

          Lille le 22/2/1924, le Préfet du Nord.


Voir également sur ce blog

 

      Le 14/07/1919, le Journal Officiel de la République Française publie l'une des liste de citations "Le Gouvernement porte à la connaissance du pays la belle conduite de :"
On y trouve page 7305 celles des deux maires de Rieux :

Dislaire_Boudailliez_BC