En 1918 parait aux éditions Payot "Souvenirs de guerre d'un sous-officier allemand (1914-1915-1916)" avec une préface par Louis-Paul Alaux.
 L'un des chapitres relate le séjour à Valenciennes du Feldwebel C_, dont le nom restera inconnu, et dont le destin s'achève en 1916 lorsqu'il abandonne l'armée allemande pour passer au Danemark. La préface conclut :

Une édition anglaise, fidèle traduction, parait en 1919.
Ce qui m'intéresse est le chapitre sur Valenciennes, intitulé  : "Kommandatur (sic) à Valenciennes" que je transcris ci-dessous et qui décrit un peu de la vie de la cité durant l'occupation.

 

XXV
La Kommandantur de Valenciennes


La Kommandantur. - Administration de, la ville. -Trafic de journaux. -Evasions en Hollande. -Bataille entre Bavarois et Prussiens. - Assassinat d'une jeune fille française par un soldat allemand.

En juillet 1915, les bureaux de la Kommandantur de Valenciennes étaient installés dans la Mairie. Le maire avait été autorisé à garder quelques petites pièces pour lui et ses employés. Dans le bâtiment de la cour où se trouvaient avant la guerre le service des eaux et les pompiers, les Allemands avaient installé un dépôt de revolvers, fusils de chasse, munitions, bicyclettes, harnachements de chevaux et autres objets qui avaient été confisqués. Au 2° étage se trouvait la prison des prévenus civils et celle des militaires allemands.


Le chef de la Kommandantur était le lieutenant-colonel Spiers qui faisait partie d'un régiment de uhlans du 13e corps d'armée. Son adjudant, qui le remplaçait au besoin, était le capitaine Kolb. Le lieutenant de réserve Korneman, commis-voyageur en cafés dans le civil, était aussi attaché à la Kommandantur. Le conseil de guerre se composait du commissaire impérial Dr Wunder (notaire à Karlsruhe dans le civil), du Dr Lewin qui le remplaçait au besoin et du sergent-major Sohn, secrétaire-interprète. On ne se servait pas toujours de ce dernier, parce qu'on se méfiait de lui ; mais on ne pouvait pas le chasser à cause des secrets qu'il savait et qu'il aurait pu rendre publics pour se venger.
Dans l'aile droite se trouvait le bureau des passeports où les Français et les Belges qui s'occupaient du ravitaillement des civils recevaient leurs permis de voyager.
La commission de ravitaillement se composait d'un capitaine de réserve, d'un lieutenant de landwehr, de quelques Américains et d'un certain nombre de civils français. Parmi ces derniers, je citerai M. Dreyfus, qui n'a fait que du bien pour ses compatriotes et pour son pays.
Pendant le peu de temps que je restai à Valenciennes -c'est-à-dire jusqu'au départ de la 56" division pour le front- je vis et j'appris des choses extrêmement intéressantes sur le régime auxquels étaient soumis les civils dans cette ville envahie.
Les civils étaient autorisés à circuler en ville et à fréquenter les cafés, les restaurants et les établissements publics de 6 heures du matin à 8 heures du soir. Les magasins et les cafés étaient ouverts de 8 heures du matin à 7 heures du soir.
Dans presque toutes les maisons logeaient des militaires appartenant aux troupes d'étapes.
La musique du 88e régiment jouait tous les jours devant la Kommandantur de midi à une heure. Sur la porte de la mairie flottaient le drapeau impérial allemand et le drapeau royal de Bavière. Sur un grand écusson on lisait: ETAPPEN KOMMANDANTUR


Pendant la journée la circulation dans les rues était très mouvementée.
Une cantine allemande ne vendait qu'aux soldats allemands. Les officiers et les hommes des troupes d'étape vivaient beaucoup mieux qu'ils n'avaient jamais vécu en Allemagne.
Outre leur traitement ou leur prêt, le commandant recevait une indemnité payée par la ville de 35 francs par jour; les autres officiers recevaient 10 francs, les sergents-majors 6 francs, les sous-officiers et soldats 4 francs. De plus, ils logeaient tous gratis dans les hôtels moyennant des bons municipaux d'une valeur de 4 francs. En principe, l'indemnité était une indemnité de nourriture, parce que leur service pouvait les empêcher de manger à l'ordinaire ou au mess. En réalité, tous mangeaient où cela ne leur coûtait rien et gardaient pour eux l'indemnité. Ils mangeaient tous à la caserne Saint-Vincent, rue de Lille. [NDR Caserne Vincent]


En somme, on peut dire que les troupes d'étapes étaient à peu près entretenues aux frais de la population.
Bien qu'au moment où j'arrivai la guerre eût déjà duré près d'un an et que presque tout eût été pris, les réquisitions étaient toujours excessives. On prenait tout ce qui pouvait avoir une valeur quelconque. Toutes les bicyclettes, par exemple, avaient été envoyées en Allemagne, mais on en découvrait tous les jours.


Les mines et les établissements industriels d'Anzin étaient exploités par les Allemands; beaucoup de civils devaient travailler dans les mines pour un salaire misérable. Les champs étaient labourés par leurs propriétaires ou par des ouvriers civils, mais le gouvernement allemand réquisitionnait toute la récolte, ne laissant au propriétaire que le strict nécessaire pour se nourrir et semer au printemps prochain. Les grains étaient envoyés dans un grand moulin de Valenciennes dirigé par un sous-officier; toute la farine devait être employée pour les besoins de l'armée ; le surplus était expédié en Allemagne.


Beaucoup de difficultés auraient pu être évitées par les civils s'ils avaient su rester étroitement unis; mais ils étaient souvent en désaccord, se plaignaient les uns des autres.
Les amendes étant payables en monnaie allemande et la ville n'ayant que des bons, ils étaient obligés, pour pouvoir s'acquitter, de s'adresser à un changeur, ce qui leur coûtait beaucoup plus cher.
Les gendarmes de la Kommandantur se conduisaient en véritables brutes, surtout un nommé Ruff.


Mes fonctions consistaient à interpréter pour le conseil de guerre, surtout pour le Dr Wunder, et à réquisitionner en ville et aux environs des moteurs et certains instruments, machines et outils nécessaires pour la récolte. C'est ainsi que j'eus souvent l'occasion de me trouver en rapports avec des Français en prévention de conseil de guerre. La plupart des détenus civils étaient inculpés de contrebande de correspondance ou de marchandises de France en Belgique ou réciproquement.


C'est ainsi qu'un fabriquant de porcelaine de Saint-Amand, qui se rendait à Valenciennes très souvent avec un permis, fut arrêté et inculpé d'avoir servi d'intermédiaire entre Français et Belges pour des échanges de lettres. Au moment de son arrestation on ne trouva rien de compromettant sur lui et il protesta de son innocence. Il n'en fut pas moins condamné à cinq cents marks d'amende avec défense expresse de quitter Saint-Amand où se trouvait sa fabrique.


Une autre affaire assez curieuse fut l'affaire M... et L... Un certain M..., d'origine belge, mais habitant Valenciennes, fut arrêté et inculpé d'avoir vendu des journaux français qui venaient de Hollande par la Belgique. Voici comment se pratiquait ce petit jeu : des civils, membres de la commission de ravitaillement, étaient autorisés à se rendre à la frontière hollandaise pour les achats de denrées. Là, des Hollandais leur passaient facilement des journaux français. L..., rédacteur à la Gazette de Valenciennes, vendait ces journaux 15 francs pièce à M... qui les louait aux habitants de 3 à 5 francs l'heure. Quand ses clients les avaient lus il allait les vendre à Douai. Quand on arrêta M..., on trouva chez lui quelques vers satiriques qu'il avait faits sur le Kaiser, ce qui lui valut une seconde inculpation. Pendant tout le temps de la prévention; le sergent-major Sohn ne cessa de poursuivre de ses assiduités Mme M... qui était fort jolie, l'assurant que si elle consentait à être aimable il se faisait fort d'arranger l'affaire de son mari. L... et M... furent condamnés chacun à 1.000 marks d'amende pour le trafic de journaux. M... récolta en outre trois mois de prison pour ses vers sur Guillaume II. Le maire de Marly, M. Druy, se trouvait en prison pour avoir fait un voyage en France, par la Hollande et l'Angleterre, pour aller voir son fils qui se trouvait à Brest. Il était ensuite revenu. La chose était possible, parce qu'il y avait en France et en Belgique toute une organisation secrète d'étapes clandestines pour les personnes qui voulaient s'enfuir. Tout était préparé pour faire franchir au fuyard la barrière de fils de fer dans lesquels passait un fort courant électrique : on se servait pour cela d'une double échelle qu'on mettait à cheval sur la barrière. Cela naturellement coûtait assez cher. Quelquefois aussi on achetait la sentinelle. M. Dreyfus, membre de la commission du ravitaillement de Valenciennes, fit ainsi évader plus de 1.500 jeunes gens. Il fut condamné à trois ans de travaux forcés, à peu près en même temps que miss Edith Cavell. Quant au maire de Marly, je ne pus savoir à quoi il fut condamné parce que je quittai Valenciennes avant son jugement.


Deux femmes qui avaient frappé des gendarmes furent condamnées à 1.000 marks d'amende et à trois mois de prison.


Dans la prison de la Kommandantur se trouvaient aussi beaucoup de soldats allemands en prévention de conseil de guerre pour avoir prolongé leur permission ou s'en être octroyée une eux-mêmes; il y avait aussi des cas de refus d'obéissance et de voies de fait envers des supérieurs. Si leur conduite antérieure avait été bonne, on les condamnait à une peine relativement légère, mais on les renvoyait toujours au front en première ligne, leur peine étant suspendue jusqu'à la fin de la guerre. S'ils se conduisaient bien ils pourraient être graciés. On agissait ainsi parce que beaucoup de soldats commettaient exprès des délits pour se faire condamner, espérant ainsi échapper à la guerre.
Lorsque Prussiens et Bavarois se trouvaient dans la même localité, il y avait souvent des rixes. Au mois d'août 1915, il y eut à Douai une véritable bataille entre les troupes de ces deux pays; huit officiers furent tués, ainsi qu'un grand nombre d'hommes; il y eut aussi beaucoup de blessés. Quatre cents hommes furent condamnés par le conseil de guerre de Lille à des peines variant de un an à douze ans de prison ou de travaux forcés. On n'a jamais parlé de cette affaire dans la presse allemande.


Tous les mardis, un convoi de militaires et de civils condamnés ou déportés partait pour l'Allemagne. Un grand nombre de civils furent déportés sans jugement, par simple mesure administrative.


Tout le personnel de la Kommandantur, depuis le lieutenant-colonel Spiers jusqu'aux gendarmes, se faisait faire des quantités de chaussures avec le cuir réquisitionné pour les besoins de l'armée; ils envoyaient ces chaussures en Allemagne. Le Dr Wunder recommandait aux sous-officiers d'agir discrètement pour que ce truc ne s'ébruite pas et il marquait lui-même sur les colis : « Linge à laver » avec le timbre de la Kommandantur.

Mais de tout ce que j'appris pendant mon séjour à Valenciennes, voici certainement l'histoire la plus intéressante:
Il y avait, au parc d'automobiles de Valenciennes, un fils de famille de Munich qui était chauffeur et qui, bien que n'ayant pas fait son volontariat d'un an, ne fréquentait que les officiers : un jeune embusqué de haute volée. Ce jeune homme qui passait son temps agréablement à l'arrière, avait remarqué une jeune fille très jolie : d'environ dix-huit ans, qui était la fille d'une dame qui tenait une auberge sur la route de Marly à Saultain. Le jeune chauffeur se mit à fréquenter l'auberge assidûment, commandant toujours ce qu'il y avait de plus cher comme vins et liqueurs, et cherchant par tous les moyens à entrer en relation avec cette jeune fille. Mais cette dernière paraissait éprouver pour lui une telle antipathie qu'elle quittait toujours la salle aussitôt qu'il arrivait. Le chauffeur, sans se décourager, la suivit plusieurs fois dans la rue, mais elle trouvait toujours moyen de l'éviter. Un jour enfin elle le rencontra au marché de Valenciennes. Le chauffeur qui avait son plan, l'accoste et lui intime l'ordre de le suivre immédiatement. La jeune fille, très effrayée, le suit docilement, car chaque fois qu'un militaire allemand déclare à un civil qu'il l'arrête, celui-ci doit le suivre sans protester, quitte à être mis plus tard en liberté après enquête. Le chauffeur conduit la jeune fille chez lui, la pousse dans sa chambre, l'y enferme à clef et ressort pour aller à son service. Le soir il rentre chez lui retrouver sa prisonnière. Quelques temps après il ressort, et va se constituer prisonnier à la Kommandantur où il déclare qu'il vient de tuer une jeune fille française par accident. On trouve, en effet, le corps de la jeune fille dans sa chambre: elle avait été tuée d'une balle de revolver au front.


La version -absurde- du chauffeur est la suivante: .
La jeune fille avait consenti à se livrer à lui. Comme il se déshabillait pour se coucher, son revolver qu'il avait l'habitude de déposer tous les soirs sur sa table de nuit, partit par suite d'un faux mouvement et la jeune fille fut tuée raide.
Les parents de la victime accusent au contraire le chauffeur d'avoir assassiné leur fille qu'il avait séquestrée, parce qu'elle refusait de se livrer à lui. L'examen médical démontra, en effet, que la jeune fille n'avait pas été outragée.
Le chauffeur fut condamné à six mois de prison pour séquestration arbitraire d'une personne, l'inculpation de meurtre ayant été écartée. Comme il avait fait cinq mois de prison préventive, il fut, quelques semaines après, mis en liberté.
En entendant la lecture de ce jugement inique, le père de la jeune fIlle adressa au conseil de guerre une violente protestation, disant que les Allemands acquittaient l'assassin de son enfant, que la justice allemande n'existait pas, etc... Le pauvre homme fut arrêté aussitôt et déporté en Allemagne quelques jours après.


La vieille dame en deuil est aujourd'hui seule dans l'auberge de la route de Marly, pleurant son enfant et son mari. Cette histoire m'a été confirmée par le sergent-major Sohn, qui assistait au procès en qualité d'interprète. Tout le personnel de la Kommandantur me la confirma également. Ce meurtre et cet acquittement avaient produit une émotion profonde dans toute la ville et n'avaient pas peu contribué à faire haïr encore davantage tout ce qui est allemand. .


Mon séjour à Valenciennes prit fin le 20 septembre, jour où je reçus l'ordre de me rendre à Saverne, en Alsace, où se trouvait mon régiment.

 

              Reste à décider ensuite si ce témoignage est authentique, ou s'il s'agit du œuvre de propagande, suffisamment proche de la réalité (réquisitions abusives, malversations, fraudes diverses), qui ne verse pas dans l' "anti-occupant" primaire reconnaissable d'emblée.