Quand je dis simplement que Valenciennes a été occupée le 25 Août 1914 (soit 3 semaines après le début du conflit) et libérée le 2 novembre 1918 par les troupes Canadiennes, 4 ans, 2 mois et 8 jours plus tard soit après 1530 jours d'occupation, on pourrait imaginer une séparation des zones libre et occupée telle qu'on va la connaître ensuite, où de la mer du nord à la Suisse les tranchées se font face.

    Or dans les premiers temps, la situation n'est pas aussi figée qu'elle va le devenir : surgie du nord via la Belgique dont l'ennemi oublie qu'elle est neutre, la déferlante va s'étendre presque jusqu'à la capitale puis refluer quasiment à l'identique sur ce qui deviendra "le front", les deux adversaires découvrant ensuite qu'il reste une zone à combler à l'ouest, chacun tentant de déborder l'autre, dans ce qu'on appellera "la course à la mer". C'est alors seulement que le fameux front se révèle être une frontière infranchissable : il faudra attendre le 20 octobre 1914 soit quasiment deux mois pour que cette partie de France et de Belgique située globalement à l'ouest de Valenciennes subisse le même sort que les territoires déjà envahis et qui le sont restés.

    C'est ainsi que des villes comme Douai et Lille ont vu passer l'assaillant qui descendait du nord sur Paris, et ont ainsi eu l'impression d'être dans une zone épargnée par la guerre, puis l'ont vue revenir, avec une certaine incrédulité car les nouvelles qui leurs parvenaient de la capitale, propagande oblige, se voulaient rassurantes.

    J'ai décrit dans ce même blog l'odyssée et la fin tragique de l'abbé Augustin Delbecque, fusillé à Valenciennes le 17 septembre 1914, qui venait de faire -à vélo- l'aller-retour jusqu'à Dunkerque pour obtenir des consignes sur la conduite à tenir des hommes mobilisables qui se trouvaient en zone déjà occupée.

Source: Externe

    De même, l'odyssée du colonel Charlier, qui s'échappe de Maubeuge dont la place fortifiée capitule le 8 septembre 1914, lui permet de rejoindre Dunkerque le 11 septembre avec 300 hommes.

    On peut y ajouter le départ de mon grand-père maternel qui, "parti de Valenciennes le 21 Septembre 1914, a traversé les lignes allemandes pour se rendre à Beauvais (Oise) où il s'est présenté au Recrutement de cette ville le 2 octobre 1914. " Il est vrai qu'il avait à 37 ans reçu l'ordre ... d'attendre. Il sera absent 4 ans 3 mois 20 jours : il laisse sa femme et ses 4 filles nées en 1903, 1904, 1906 et le 25/06/1914.

    C'est donc bien qu'il y avait jusqu'à la fermeture complète de la ligne de front une toute relative possibilité de passage : en voici un autre exemple, raconté par René Delame.

     Dès les premiers jours de l'occupation, M. Léon Dreyfus, industriel, s'était mis à la disposition de M. Tauchon, Maire, pour s'occuper de diverses questions concernant, notamment, l'approvisionnement en farine.
Mais bientôt à ces occupations officielles, il allait en joindre d'autres d'un caractère différent.
Le 29 août 1914, circulant en ville il rencontra des jeunes gens, avenue de la Gare. Ceux-ci lui racontèrent qu'ils venaient de Lille et de Dunkerque, où on leur avait dit qu'ils pouvaient rentrer chez eux jusqu'à l'arrivée de leurs convocations militaires.
-Retournez là-bas de suite, leur dit Dreyfus, et prévenez vos camarades, car les Allemands arrêtent tous les jeunes gens et les enferment dans l'Église Notre-Dame en attendant de les envoyer en Allemagne.

Ce même jour, rentrant chez lui, il trouva une femme qui venait lui demander conseil.
Elle cachait son fils dans son grenier, de peur qu'il ne lui fût enlevé par les Allemands, mais elle craignait d'être dénoncée par une de ses voisines. Léon Dreyfus suivit la femme et s'efforça de convaincre sa voisine du danger de toute indiscrétion.
Puis il alla trouver le jeune homme dans sa cachette, rue de la Barre, et celui-ci lui exposa son désir de regagner la France non occupée. " Nous sommes, lui dit-il, plusieurs camarades dans le même cas, mais nous ne savons comment nous y prendre pour aller accomplir notre devoir en passant en France libre ".
Ému par cette situation, Léon Dreyfus lui promit de se renseigner sur les moyens de mettre ce projet de fuite à exécution.

Tandis que le jeune homme allait prévenir ses camarades et leur dire de se tenir prêts, Dreyfus se rendit chez le chef de gare des tramways de Saint-Amand à Hellemmes(1) . Là il apprit que le tramway qui partait à 13 heures chaque jour était exceptionnellement utilisé par les Allemands. Une seule fois il avait été arrêté par une patrouille qui avait interrogé les voyageurs, mais en général aucune enquête n'était faite pendant le trajet. Par contre le tramway de Valenciennes à Saint-Amand était très surveillé et seules les personnes munies d'un permis étaient autorisées à y monter.
Après avoir cherché les moyens les plus propres à éviter toute surprise, Léon Dreyfus et le chef de gare décidèrent de faire escorter le tramway d'Hellemmes par un cycliste qui le précéderait de 1 à 2 kilomètres et reviendrait alerter les voyageurs s'il apercevait une patrouille d'inspection.
Le dépôt de Lecelles fut chargé d'assurer ce service qui fonctionna régulièrement pendant tout le mois de septembre 1914.
Dès le lendemain de cette entrevue les jeunes protégés de Léon Dreyfus purent se mettre en route vers Saint-Vaast, Aubry, Wallers, Hasnon et Saint-Amand où un train leur permettrait de gagner Lille.

Telle fut la première évasion que favorisa Dreyfus.

(1) Cette ligne tramways à vapeur - ayant plutôt le caractère d'un chemin de fer départemental- à été exploitée par les Chemins de fer Economiques du Nord entre St Amand-les-Eaux et Hellemmes-lez-Lille de 1891 à 1933, longue de 32km, elle désservait :
la Gare de St Amand - Lecelles - Rumegies - Mouchin - Bachy - Cysoing - Bouvines - Sainghin - Lezennes - Hellemmes.

 Itinéraire

     Il n'était pas possible de sortir de Valenciennes sans autorisation, mais au-delà de St-Amand-les-Eaux (15 km), la surveillance était très relâchée (faute probablement de moyens humains), tandis que se déroulait la bataille de la Marne.

     Ainsi :

  • Douai, 35km à l'ouest de Valenciennes avait vu passer l'ennemi dans son mouvement vers Paris fin Août 1914, un petit nombre de soldats s'y étant installés pour un temps, mais ne sera occupé que lors de la retraite allemande, soit le 2 octobre 1914.
  • Lille, 50km au Nord-Ouest de Valenciennes, attaquée le 1er septembre 1914, sera une première fois investie la journée du 5, mais les Allemands continuent leur marche vers le sud, ceux-ci se représenteront comme pour Douai le 2 Septembre ; la ville sera sévèrement bombardée du 10 au 13 septembre, jour où l'ennemi entre dans la ville.
  • Dunkerque, où les autorités officielles avaient si peu conscience de la réalité au point de conseiller à des jeunes gens mobilisables de rentrer chez eux. Fin septembre, les ordres rapportés par l'abbé Delbecque et trouvés par les Allemands allaient dans le sens inverse.

     Pour bien marquer le niveau de méconnaissance, je reprend le récit de Delame au sujet de Léon Dreyfus :

Léon Dreyfus rencontrant M. Bouillon, conseiller municipal, apprit que trois artilleurs de Maubeuge étaient réfugiés rue Delsaux. Je me rendis avec eux à la cachette des soldats auxquels on procura des vêtements civils.
Mais sur ces entrefaites l'auto si utile aux transports en fraude des hommes avait été réquisitionnée ainsi que le chauffeur. Dreyfus obtint de Kintzel le 15 septembre, un laissez-passer pour Lille valable plusieurs jours, prétextant que la suppression de son auto rendait plus longues et plus difficiles les démarches nécessaires à l'approvisionnement de la ville.
   Et accompagné des artilleurs, il montait dans le tramway d'Hellemmes et débarquait le soir même à la Préfecture où M. Trépont, Préfet du Nord, sur les instances de notre concitoyen désireux de voir sa famille en France libre, l'autorisa à accompagner un courrier destiné au gouvernement Français, alors à Bordeaux.

     Le voyage devait se faire par Rouen et Le Mans. Ce trajet ne fut d'ailleurs pas sans incident. Signalés en cours de route nos voyageurs furent arrêtés à Mortain et obtinrent difficilement en pleine nuit d'être amenés devant un officier supérieur auquel ils purent montrer leurs papiers justificatifs et qui les relâcha avec excuses.

A Paris, Léon Dreyfus eut la surprise de constater que la population et même certains personnages officiels étaient dans une ignorance absolue de ce qui concernait les événements réels du front.
Ainsi, une personne à qui il parlait de la reddition de Maubeuge, lui conseilla avec indignation de s'abstenir de propager de fausses nouvelles. Même dans les milieux politiques les nouvelles arrivaient filtrées ; Dreyfus put le constater lors d'une visite à M. Mascuraud, récemment revenu de Bordeaux, dégoûté de la vie facile et scandaleuse qu'on y menait malgré la guerre.
Au cercle Républicain, où se trouvaient cependant quelques embusqués assez bien accueillis, notre concitoyen fut très froidement reçu, sa sortie des lignes ennemies demeurait incompréhensible aux Parisiens ignorant des conditions de la vie en France occupée.
Enfin, aux Invalides, où siégeaient les représentants du Gouvernement, l'optimisme régnait en maître. " Rentrez à Valenciennes, lui dit-on, dans trois jours les Français auront chassé les Boches " !
C'est une réponse analogue que m'avait faite le Préfet du Nord lorsque je lui avais conseillé de faire évacuer avant l'entrée des Allemands à Lille, les jeunes gens, les fonds de Banque, les autos, etc...

Heureux de ces nouvelles quasi officielles, Léon Dreyfus, joyeux, fit ses adieux à sa femme et à ses enfants, qu'il quitta pour retourner à Valenciennes "voir la rentrée triomphale de nos troupes ! ".
Grâce à un de ses amis, Ingénieur à la Compagnie du Nord, le voyage en France fut facile. Un train passant par Calais l'amenait à Lille, le 21 septembre, à une heure du matin. Tout le long de la route, la joie, l'enthousiasme des officiers et soldats français confirmaient les bonnes nouvelles données à Paris. Après quelques heures de repos à Lille, Léon repartait à 5 heures du matin pour Hellemmes où le tramway fonctionnait, toujours peu surveillé jusqu'à Saint-Amand.
Ce même jour à 16 heures, je me trouvais à Saint-Amand avec M.Turbot, qui y organisait le service postal, quand Dreyfus descendit du tramway tout heureux de nous annoncer les bonnes nouvelles de Paris.
Hélas ! Quelle désillusion pour notre ami, lorsque nous lui exposâmes les faits réels, bien différents des espérances gouvernementales.
Les Allemands s'installaient plus que jamais dans la région, et leur force ne paraissait absolument pas diminuer.

La suite de l'Histoire de Léon Dreyfus


     Dans un autre épisode, René Delame avait effectivement reçu de la part du Préfet du Nord à Lille une réponse montrant à quel point celui-ci méconnaissait la réalité :

     "En arrivant à Cysoing [le 15 septembre] la population nous regardait avec effroi, je m'aperçus seulement alors que j'avais oublié d'enlever le drapeau blanc et le drapeau allemand qu'avait exigé le Commandant Kintzel pour traverser les lignes.
Lille était en fête pour l'arrivée des Anglais. Dès notre arrivée nous nous rendons directement à la Préfecture où M. Trépont nous reçoit. Après l'avoir mis au courant de la situation, M. Durre [député du Nord] lui demande si nous pouvons compter sur la somme de 500.000 francs, pour sauver notre maire M. Tauchon.
Sa réponse ne se fit pas attendre, il refusait tout subside pour les Allemands, même s'ils devaient nous éviter les représailles.

     Ne pouvant rien obtenir, avant de le quitter, nous lui fîmes part de nos craintes, Lille devant bientôt avoir le même sort que Valenciennes. Nous lui conseillâmes de prendre ses dispositions pour faire partir les jeunes gens, les banques, les autos, etc...
Mais le préfet loin d'approuver ma manière de voir me dit:
«- Je vous défends de jeter la panique dans la population et de répandre ce bruit; dans 48 heures Valenciennes sera délivrée.
Je vais d'ailleurs faire démobiliser votre Sous-Préfet M. Cauwes pour qu'il reprenne son poste
«- Je souhaite que les circonstances vous donnent raison, lui répondis-je mais si vous aviez été témoin de l'invasion vous ne raisonneriez pas de la sorte" (voir cette page du blog)
Le sous-préfet Cauwes ne rejoindra Valenciennes qu'en décembre 1914, mais ne sera pas accepté par les autorités allemandes qui maintiendront le maire comme faisant-fonction ( il avait refusé la nomination).

 

     Pour illustrer les mouvements des deux belligérants, voici une animation pour la période du 25 août au 20 octobre 1914.
Elle a été réalisée à l'aide des cartes en grand format que vous retrouverez sur le site carto1418 qui positionne les unités combattantes sur le front jour par jour. La ville de Valenciennes est matérialisée par la tache sombre, et malgré les apparences n'a pas été abandonnée par la première armée allemande qui était intégrée au mouvement dirigé vers Paris. C'est ensuite la 6e armée située du coté de Sarrebourg et venue se joindre fin septembre au mouvement dit de "course à la mer", qui occupera définitivement ce secteur.

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Source: Externe

 

     La carte suivante présente les positions cumulées des armées allemandes du 25 août au 30 septembre, entre l'arrivée à Valenciennes et le retour sur les mêmes positions, avant la course à la mer.  La petite tache bleue à l'est de Valenciennes situe Maubeuge qui capitule le 8 septembre, et qui jusque-là retardait le 7e corps d'armée de réserve allemand..

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Merci à jmm pour ses cartes

 

    On comprend mieux le sentiment de sécurité qui prévalait à Lille,  ...... jusqu'au siège du 3 au 13 octobre 1914 et son intense bombardement.