En 1921 parait aux éditions Thery Gustave, 99 rue de Mons, l'Almanach de l'arrondissement de Valenciennes pour l'année suivante. Il renoue avec la tradition des "Armena d'Valinciennes" qui paraissaient avant la guerre. Sous la plume d'un certain M.T. le récit ci-dessous, que l'auteur signale être en vente 1,25f (100 fr le cent) - et qui est peut-être plus complet - relate les conditions de réquisition des travailleurs civils.

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     Comme toujours je le retranscris tel quel, laissant le lecteur apprécier, tout en tenant compte de l'époque où il a été écrit, et du ressentiment de l'auteur. Ainsi, le terme camp de concentration est à prendre au sens premier (de regroupement) et non d'extermination, même si les méthodes utilisées ont tendance à se confondre avec d'autres vécues à la guerre suivante. Quant à la rafle, c'est bien de cela dont il s'agit. Quelques croquis (de l'auteur ?) émaillent le récit, j'y ai ajouté quelques documents.

 


Les Z.A.B.



Comment les Boches obligèrent les prisonniers Civils à travailler pour eux

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« A ceux des Français qui seraient enclins à une pitié excessive envers les allemands, je dédie ces lignes. Écrites sans animosité ni haine, elles leur rappelleront que, même partisans de la paix comme tout humain doit l'être, nous serions coupables d'oublier trop vite le martyr ignoble, imposé par eux aux civils — hommes et enfants — des régions envahies. » M. T.



Récit des premières et inoubliables journées qu'ont endurées les Civils français enlevés par les Allemands et contraints au travail par les mesures les plus sauvages

Il est nécessaire, avant d'entrer dans le détail du sujet que je vais développer, que le lecteur sache ce que signifient les trois lettres Z. A. B. ou Zivil-Arbeiter-Bataillon ; elles veulent dire : Bataillon d'Ouvriers Civils.

Hélas ! Ce bataillon d'ouvriers civils, ces « ouvriers » comme ils avaient le toupet de les appeler, devaient être, tels des forçats, conduits au travail sous la garde de soldats armés, suivis et surveillés par des « postes ». Ceux-ci mettaient la baïonnette au canon selon la bonne humeur et le caprice de leurs chefs, ou encore pendant les quelques jours qui suivaient une évasion.

Je commence le récit : ne cherchant pas les grandes phrases et écrivant sans aucune prétention, il sera aussi bref que possible. Ma narration n'aura qu'un seul mérite, celui de la sincérité.
     Je crois cependant intéressant de rappeler ici que les actes de sauvagerie commis par les allemands, en violation des droits des civils vis-à-vis des lois de la guerre, ont suivi de très près la réponse négative des Alliés aux propositions de paix des Allemands.
On a dit que sur ce refus, Hindenburg, vexé, aurait fait savoir qu'il mobiliserait 200.000 civils français et belges pour remplacer des employés allemands aptes à servir au front.

     Je ne sais si cela est vrai, en tout cas les faits qui se sont passés semblent confirmer ce que j'ai pensé et laissent supposer que le Maréchal boche n'était pas étranger à cette nouvelle mesure de coercition bien allemande, car la menace fui aussitôt mise à exécution. L'Allemagne, oublieuse de toute dignité, allait une fois de plus donner aux nations civilisées, une preuve de sa triste mentalité et de sa barbarie.

Le dernier appel.

     Nous sommes en Octobre 1917 ; c'est la troisième fois que je me rends à l'appel ; les Autorités Allemandes, dans les régions envahies, exercent ainsi leur contrôle sur les hommes dès l'Age de 17 ans.
     A la Mairie, la salle dans laquelle se passe cette révision mensuelle est, il me semble, plus triste, plus sombre que de coutume ! Le visage des allemands me parait aujourd'hui plus dur, plus sévère encore qu'à l'ordinaire ; on dirait que quelque chose est dans l'air. Est-ce une illusion ?
     Toujours sous l'appréhension de quelque désagréable surprise (on ne sait jamais à quoi s'en tenir avec ces gens-la) nous avons le pressentiment qu'il va se passer quelque chose d'anormal, de grave : la figure enrognée (sic) de nos ennemis, le ton hargneux de ces êtres diaboliques, tout nous fait penser que leurs griffes vont se resserrer sur nous et que nous allons devenir leur chose.

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Cette affiche de convocation d'avril 1917, semblable aux autres,
répartissait les lieux de contrôle, comme le Salon des 4-coins cité plus bas


     Hélas, oui ! Les quelques minutes qui allaient suivre devaient nous prouver que nos appréhensions étaient malheureusement fondées. Une phrase, tant de fois répétée durant l'invasion, jette un peu de froid dans les divers groupes que forment les jeunes gens, anxieux de ce qui va se passer : « On va ramasser les hommes !.»
« On va ramasser les hommes ! » Il faut avoir vécu ici, sous la botte de l'envahisseur, pour comprendre et savoir apprécier tout ce que cette annonce (souvent lancée à tort par les allemands eux-mêmes dans le seul but de semer la crainte au sein de nos familles) avait pour nous de redoutable.
     On entend, s'approchant de la salle, un bruit de bottes éperonnées ; c'est le gendarme boche, représentant de l'autorité germanique, qui s'amène. Hautain et narquois, il s'avance et prend place, en maître, à la table déjà occupée par un agent de police français. Devant le prussien tout puissant le silence se fait.
L'appel commence et chacun de nous, au fur et à mesure que son nom est crié, s'avance sans broncher vers le gendarme pour lui présenter sa carte d'identité, carte sur laquelle celui-ci doit apposer le cachet de présence. Mais, contrairement à l'habitude, son Altesse BHURY, exécuteur des ordres de son grand chef Hindenburg, de temps à autre (selon les têtes, sans doute, et peut-être bien aussi selon les bourses) conserve la carte et fait signe à l'intéressé d'aller dans la cour y attendre des ordres en conséquence. Dès lors, je suis fixé : on en ramasse !
     A mon tour d'être appelé ; le cœur me bat bien fort, mais à quoi bon, le moment n'est pas aux sentiments, soyons ferme. Ma carte ne m'étant pas rendue, je vais rejoindre les autres camarades déjà groupés. Nous n'attendons pas longtemps car, sitôt le nombre d'hommes jugé suffisant, nous sommes avisés que nous devons nous rendre le lendemain matin au Faubourg de Paris, Salon des Quatre Coins, munis de linge et de vivres...  Cette fois plus de doute, nous sommes pris !

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Le salon des 4 coins en 1914, situé au coin de l'actuelle rue du Faubourg de Paris à droite de l'église.
Photo Maurice Bauchond (MBAV)

S4C2Le même carrefour en novembre 1918, la configuration différait d'aujourd'hui :
voir sur ce même blog
le café n'a pas été reconstruit.


Pareille séance à la même heure et avec le même programme était jouée dans les communes environnantes. C'était la rafle !

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Le lendemain, rassemblés, gardés militairement, nous partons du lieu de rassemblement à destination du camp de concentration, situé dans une vaste usine de Marly ; nous quittons ce local la nuit-même pour être embarqués en chemin de fer. Où nous mène-t-on ?
     Une anxiété plus grande nous gagne et nous nous demandons quel sort nous est réservé ? Le mutisme de nos gardiens ne fait qu'aviver nos craintes. Savent-ils bien eux-mêmes ce que l'on va faire de nous ? Les soldats qui nous gardent ont ordre de se taire pendant les vingt-quatre heures que durera le trajet pour franchir les vingt kilomètres qui nous séparent de Marly à Solesmes !!

Une journée et une nuit en wagon, lassés comme des colis, tels furent nos débuts.... Et qu'était-ce, hélas ! comparé à ce qui nous attendait le lendemain de notre arrivée.

A Solesmes

     Le lendemain matin, nous sommes en gare de Solesmes, encore tassés dans les wagons ; on se demande toujours ce que les allemands vont faire de nous ? Enfin, dans le courant de la journée, on nous fait descendre sur le quai et, tous placés par rangs à peu près égaux, nous quittons la gare pour prendre la direction d'un petit village près de Solesmes.
Saint-Python ! C'est là que nous sommés « casernés ». Les soldats, après avoir organisé leur service de garde, nous laissent libres (libres, mais bien gardés) pour nous caser et préparer un coin à seule fin d'y passer la nuit à l'abri.
     Dans ce vieux moulin où nous sommes, le désordre est à son comble. Le soir, grâce au désarroi du début d'installation, favorise l'évasion de quelques prisonniers qui ont un peu de culot et aussi beaucoup de chance.
     Je dis beaucoup de chance, car je me rappelle la déveine d'un camarade qui avait réussi à s'approcher du mur de clôture et à l'escalader : grande fut sa surprise de ne pas s'être fait mal en sautant, le malheureux était tombé juste dans les bras d'un caporal boche qui veillait au dehors.
     Si l'obscurité fut favorable aux courageux qui s'étaient promis de décamper elle ne le fut pas moins aux soldats voleurs du Kaiser qui en profitèrent pour mettre leurs grandes qualités de cambrioleurs en pratique. Je veux parler, entr'autres, d'un grand escogriffe de boche aux allures affreusement bestiales (le futur chef cuisinier du camp) qui, à la nuit tombante, fit sortir tout le monde dehors, soi-disant pour une distribution de pain. Cette manœuvre ne s'exécutant pas assez promptement, il eut vite fait de s'armer d'un gourdin dont il menaça chacun de nous, procédé qui eut le don de faire accélérer un peu les traînards, il est vrai.

     Passant ensuite l'inspection de toutes les chambres pour s'assurer que pas un n'était resté, il trouva dans un coin un des nôtres couché, lequel, malade, se refusait à descendre.
Comme remède le gourdin se leva, prêt à retomber sur le crâne du malade, s'il n'obtempérait pas.
     Ce malheureux, devant la menace du gourdin et l'attitude peu rassurante de la brute, comprit qu'il était préférable de faire comme les autres ; il se leva et voulut prendre son veston qui lui servait d'oreiller, veston dans la poche duquel était son argent. Mais l'allemand, flairant quelque chose à fouiller et une rapine à faire, furieux et menaçant, leva à nouveau son bâton sur lui et l'obligea à partir au galop, lui abandonnant son vêtement. Quand l'homme revint, le portefeuille était disparu. Le soldat du Kaiser, en sujet digne de ses aïeux voleurs de pendules, avait prouvé ses qualités de détrousseur.

Le Lendemain !

     De très bonne heure, après nous avoir groupés dans la cour et placés par Kommandantur de provenance, on fait un appel au cours duquel les boches déjà constatèrent quelques absents « envolés pendant la nuit ».
On nous divisa, les boches jugeant sans doute le groupe par trop nombreux pour tenter le premier essai. Une portion composée de civils de Valenciennes et Marly, fut mise en route, et tel un troupeau de moutons qu'on mène à l'abattoir, on nous fît prendre la direction de Solesmes. Notre calvaire commençait ?
     Chemin faisant, certains d'entre nous qui s'écartaient un peu trop pour un quelconque motif, firent connaissance avec la crosse des « Mauzer » de nos gardiens.
Ainsi nous arrivons à la gare et c'est là que doit avoir lieu la première distribution d'outils.
On aurait dit que les allemands se doutaient que cette tentative serait vaine car, sans trop insister à notre refus de prendre pelle ou pioche, ils nous font faire demi-tour et laisser là les outils. Nos gardes sourient, mais leurs regards ne nous disent rien de bon. Ils méditent quelque chose... Que vont-ils décider à notre égard ? Quels ordres supérieurs et criminels ces êtres sournois ont-ils reçus ?
     Nous savons, que nos ennemis veulent notre travail et que savoir exiger est une des qualités dont ils se parent ; devant un refus de nous renouvelé, n'iront-ils pas jusqu'à la rigueur et les coups, en dépit des lois de la guerre et des principes élémentaires de l'humanité. Le boche est capable de tout, pour se faire obéir ; malheur à qui lui résiste. Il va bientôt nous le prouver. Nous sentons bien cela, nous savons bien aussi que nous risquons gros jeu à braver leur colère, mais nos cœurs de français, nos sentiments, notre devoir, tout nous dit de résister.
     On nous remet en route... Pour exécuter leur sinistre besogne, les soudards, nous font quitter la gare de Solesmes pour gagner un endroit isolé où, à l'abri des regards indiscrets et de témoins gênants, ils seront beaucoup plus à leur aise pour nous « mater » à l'allemande.
Par la voie ferrée, le troupeau des condamnés est emmené. Quelle lugubre et pénible promenade nous faisons là ; un vent sec cingle nos sombres visages. L'hiver, hâtif, vient joindre ses persécutions à celles de nos bourreaux.
     Nous marchons depuis longtemps déjà quand, près d'un petit village appelé St-Waast-en-Cambrésis, la colonne s'arrête. Nôtre appétit est mis en éveil par l'odeur que dégage prés de nous une cuisine de campagne qui bout ; nos boyaux chantent, mais ce qui cuit là n'est pas pour nos ventres affamés : c'est la soupe de nos gardiens.
De suite nos yeux se portent dans la direction du sol où gisent des outils neufs, pelles et pioches en tas, bien préparés.
     Certainement, la leçon va recommencer. L'emplacement est désert et vraiment bien choisi pour la scène de cruauté qui va se dérouler.
Un caporal nous demande si nous voulons travailler ? Toujours même réponse! Alors on nous place sur deux rangs le long des rails, et les soldats le fusil en bandoulière, mais tenant chacun un bâton, tournent autour du groupe et se chargent de faire redresser les jambes qui commencent à fléchir. De nouveau nous résistons aux menaces.
     L'obstination bien française des prisonniers civils n'était pas faite pour adoucir l'humeur farouche des sbires allemands ; furieux d'une telle résistance à leurs ordres, ces monstres, sans aucun souci de l'humanité, sans aucune retenue, allaient user contre nous des « moyens » odieux et sûrs qu'ils avaient en réserve dans leurs cerveaux obtus et dominants. Nous subissions la question en 1917 et nos tortionnaires, aussi féroces que les disciples de Loyola, nous l'appliquaient avec autant de raffinement que sous l'inquisition. Mentalité bien allemande, qui ne comprendra jamais le mépris qu'elle suscite chez des êtres fiers et dignes...
     Ils nous font alors ôter vestons et gilets, ce qui n'est pas agréable par et ce temps déjà frais d'Octobre. Sous le vent de bise nous grelottons, niais nous résistons !
Ils nous font ensuite tenir un bras en l'air, jusqu'à épuisement. C'est dur, pénible, mais nous résistons!
     A ce moment une locomotive arrive, un gros légume, appelé téléphoniquement s'amène. On nous fait aussitôt rhabiller. Que va-t-il se passer ?
De cette machine descend un officier supérieur ; il s'approche  de nous et, s'exprimant en français, nous dit : « Alors, vous ne voulez pas travailler, c'est bon; mais, dites-moi pourquoi ?»
     Personne ne répond... Puis, s'adressant personnellement à l'un du groupe, il veut lui faire comprendre que travailler pour les Allemands, n'est pas agir contre ses sentiments de bon français. D'ailleurs, ajoute-t-il, il y a intérêt et avantage à accepter de bonne grâce les exigences de l'Autorité Allemande. « Si vous travaillez, vous gagnez quatre marcks par jour et vous êtes libre... tandis que si vous refusez...»

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Après les valets, c'était le maître : et pour nous, après l'outrage des soldats, c'était l'insulte basse et grossière de l'officier teuton.
Et le butor, une dernière fois, s'adressant à tous, vocifère. «Voulez-vous, oui ou non, travailler ? »
Le ton employé est gros de menace...
Toujours personne ne répond. L'officier enfin fixé, se rendant compte que ses paroles ne parviennent pas à nous décider ni à nous convaincre, lance méchamment un ordre aux soldats — ordre dont nous ne devinions pas la gravité — et remonte furieux, sur sa locomotive, qui démarre aussitôt machine en arrière... Perfidement, en véritable boche, l'officier vindicatif emporte avec lui le secret et la responsabilité du crime qui allait se commettre, hors sa présence mais par ses ordres.
C'est ici que devait commencer le "dressage" à la boche.

Les barbares à l'œuvre.

     Un sous-officier du génie passe devant nous et fait sortir des rangs un de nos camarades, désigné par lui ; il l'amène devant un tas de pelles et de pioches. il tient un outil dans la main et le brandit devant la figure de notre malheureux compagnon.
 Nous sommes transis de froid, éreintés par la fatigue, et de plus brisés par l'émotion. Un drame Se prépare !!
 Par trois fois, l'allemand pose la question tant de fois déjà répétée :
 — « Voulez-vous travailler ?
 — Non !
  — « Voulez-vous travailler ?
 — Non !
  — « Voulez-vous travailler ?
 — Non !
Le dernier « Non » n'est pas aussitôt prononcé qu'un bruit mat et flou se fait entendre...
     Notre malheureux camarade s'effondre, assommé par la brute, qui vient de lui asséner un violent coup de manche d'outil sur la ligure...
Impassibles et impuissants, les yeux hagards, nous assistons à ce drame, à cet assassinat... Nous pensons à nos mères que nous avons vu pleurer quand on nous a enlevés... Quelle douleur serait la leur si elles nous savaient ainsi maltraités.
Et maintenant, au tour d'un autre ! Le bourreau en prend un deuxième dans le tas à qui il refait les mêmes sommations ; celui-ci, comme le précédent subit héroïquement les mènes outrages et tombe sous les coups du sauvage.
     Ces deux refus mettent le soudard au comble de la fureur ; il se dirige alors vers un troisième civil, mais ne persiste pas dans cette manœuvre, trop lente à son goût parce qu'individuelle. Le massacre en masse lui apparaît comme plus efficace et devant donner des résultats beaucoup plus rapides, il change de tactique. Se retournant brusquement, il lance un ordre à ses hommes demeurés lâchement l'arme au pied pendant toute cette scène d'atrocités.
     L'ordre du massacre aussitôt donné est exécuté. Les postes (des fantassins) prennent leur fusil par le canon en même temps que les soldats du génie (non armés) s'emparent de pioches ou de pelles. Les coups de pelle ou de crosse pleuvent dru comme grêle, les cris et les plaintes montent, du tas humain sur lequel les brutes s'acharnent.
Nous sommes furieusement bousculés, bestialement frappés, roués de coups ; dans la mêlée qui nous fait tous rouler à terre, au milieu des outils épars, nous nous sentons vaincus par la brutalité sauvage de nos bourreaux et nous nous relevons fourbus, hébétés, ahuris, chacun un outil en main.
     Le moment fut terriblement dur et affreux ; si quelques-uns de nous pleuraient, c'était de rage ! L'humiliation nous faisait plus souffrir que la douleur. On comprenait qu'il n'y avait rien à faire, que toute résistance était devenue inutile et qu'il fallait céder aux exigences du plus fort. L'Allemagne venait encore de remporter une victoire !
     Si dramatique que fût celle scène, elle eût pu encore être plus sanglante. Je me souviens avoir vu ce jour là un des nôtres qui, dans un élan de révolte et de vengeance avait à son tour levé sa pioche pour en frapper un soldat. Il en fut empêché par nous-mêmes et ceci fort heureusement car alors je ne sais ce qu'il en serait advenu.

     Quel tableau plus écœurant pourrait mieux démontrer combien il est vrai que pour les allemands la force doit primer le droit. Leur orgueil et leur mentalité, dans ce coin retiré et désert, à l'abri de tout témoin et de tout secours, nous apparurent dans toute leur hideur ; la lâcheté et la méchanceté de ces êtres sans cœur se lisait dans leurs yeux de fauves lorsqu'à bras raccourcis ils frappaient leurs victimes sans défense..... des enfants !!
     Ce même jour, dans plusieurs endroits, où avaient été amenés des prisonniers civils, pareils actes de barbarie étaient commis, mais de façons différentes. Ici, on faisait déshabiller, on faisait coucher à plat ventre sur une table et on frappait avec une cravache sur le dos du malheureux jusqu'au moment où celui-ci se résignait à accepter le travail imposé.
     Là, on liait les civils aux arbres, les poignets enroulés de fil de fer et, à chaque réponse négative, on resserrait les liens suppliciers jusqu'au moment où la victime, les poignets meurtris, chancelante et vaincue par la douleur, obtempérait aux ordres.
Le Maire d'une certaine commune fut condamné à la déportation pour avoir osé protester contre des faits semblables, contraires aux lois de l'humanité. Honneur à lui, car ceux-là furent rares.
Le lendemain, en gare de Solesmes, un civil s'avisa de refuser encore l'outil qu'on lui présentait. Mal lui en prit !! Un caporal lui asséna an coup de crosse si violent sur l'épaule qu'il en brisa son arme et que le malheureux, assommé sur le coup, dut être transporté sur une civière ; les boches eurent le soin de le faire passer devant nous, à seule fin que ce spectacle nous servit de nouvelle leçon.
     Et voilà comment et par quelles mesures odieuses des civils furent contraints au travail.
Qui dira jamais, qui pourra jamais me faire croire, à moi qui fus témoin et victime de cette scène de sauvagerie, que les allemands sont des gens comme des autres... Non, mille fois non, cette engeance n'est pas de bonne fabrication, sa race n'est pas d'Europe civilisée.  Elle tient du cannibale et du fauve... Le soldat boche est un bandit sanguinaire, qui tue pour s'amuser et avoir le plaisir de voir souffrir.
     L'uniforme de cette armée de tortionnaires, déshonoré, doit disparaître ; le militarisme allemand, coupable de tant de crimes, doit mourir.
Deutschland uber alles ! chantaient-ils quand l'ivresse les rendait plus gais et un peu moins sauvages. Pour une fois, soyons d'accord ; reconnaissons-leur cette suprématie sur nous et disons avec eux : «Pour la sauvagerie, l'Allemagne est au-dessus de tout !»

     Camarades de misère, Z. A. B. de 1917, sachez vous souvenir des forfaits de cette bande cruelle et barbare. Maudissez à jamais l'armée allemande !

M.T.

 

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Le trajet de Valenciennes à St-Vaast en Cambrésis,
via Marly, Solesmes et St-Python
Carte Michelin d'époque.

 

Ce n'était pas la première réquisition de travailleurs civils, les ZAB ayant été créés en avril 1916.  

 

Le 23 janvier 1917, les Allemands convoquèrent les jeunes gens de 16 ans, à l'appel des hommes, ce qui motiva une recrudescence d'évasions.

POUR EMPÊCHER L'EXODE DES OUVRIERS

Afin de réduire les évasions des ouvriers civils, qui faisaient partie des bataillons de travailleurs, le général inspecteur pour la région de l'Etape de la première armée décida:
« Que pour chaque fugitif de la région mentionnés ci-dessus, qui fait partie d'un des bataillons civils étant sous mes ordres, un membre masculin de sa famille ou de sa parenté, ou un habitant de son dernier domicile, sera incorporé par contrainte au bataillon d'ouvriers civils et y sera retenu jusqu'à ce que le fugitif soit rentré au bataillon.
« Celui qui procurera au fugitif de la nourriture, du logis, ou une assistance quelconque, ou qui négligera de dénoncer sans délai au commandant militaire au plus proche, le séjour d'un fugitif dont il a reçu connaissance, sera puni d'un emprisonnement jusqu'à un an, ou d'une amende pouvant s'élever jusqu'à 3.000 Mks, ou d'une de ces deux peines. La tentative sera punie de même ».

Les Allemands surveillaient de plus en plus la population.

     C'est ainsi qu'à la réunion des maires du 31 mars 1917, le commandant Priess leur demanda d'apporter à la réunion du 7 avril, les listes établies par année de naissance, et dans chaque année les noms par ordre alphabétique, indiquant les hommes et femmes de 15 à 60 ans, et indiquant les infirmes et les malades

in René Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918.
Faits de guerre et souvenirs" Hollande & Fils ed. 1933

 

Si ces travailleurs étaient effectivement rétribués, ce n'était pas par l'occupant

La Commandanture avait employé quelques ouvriers civils, réclame à la ville le paiement de leurs salaires, s'élevant à la somme de 43.000 francs, du 15 janvier au 9 février, soit 1.800 francs par jour.
Naturellement, nous devons nous incliner et les Allemands à chaque amende, obligent la Ville à faire un nouveau tirage de bons.

(in Delame op. cit.)