Dans le sujet sur les premiers mois de l'occupation est apparu le rôle de Léon DREYFUS, aidant les hommes mobilisables à s'échapper vers la zone libre tant que le front n'était pas continu de la mer à la Suisse. Le 20 octobre 1914 c'est malheureusement chose faite et le front est infranchissable. Une seule éventualité possible : fuir vers la Hollande, neutre et que les Allemands n'ont pas occupée, contrairement à la Belgique qu'il faut traverser. La frontière Belgo-Néerlandaise deviendra au fil du temps de plus en plus difficile à franchir, et l'occupant de plus en plus efficace dans la recherche et l'arrestation des passeurs et des espions.

Léon DREYFUS est né le 14 août 1859 à Valenciennes ; industriel, il est ancien maire de Lourches.

.... Les Allemands s'installaient plus que jamais dans la région, et leur force ne paraissait absolument pas diminuer.
En face de cette organisation notre pensée à tous était de lutter en secret, non plus par des actes isolés, mais avec méthode.

Les jours suivants, Léon Dreyfus, qui s'était mis à la disposition du Maire et de M.Dugardin, délégué Sous-Préfet, pour s'occuper de questions administratives, obtint un sauf-conduit pour Bruxelles et en profita pour demander à ses amis belges quelques renseignements sur les possibilités de passage des hommes à travers la frontière.

Il put se mettre en rapport avec des guides professionnels qui demandaient 30 francs par tête pour assurer la fuite par Quiévrain, Boussu, Lierre, Anvers, Liège, Maestrich. Dès lors l'organisation de passage était créée.

Val-Mastr


     Trois jeunes gens partirent avec un guide et notre ami reçut au Cécil-Hôtel une lettre de Hollande portant seulement les mots suivants : "Wagon pommes de terre est expédié". C'était l'annonce impatiemment attendue de l'arrivée à bon port des jeunes soldats.

     Peu à peu l'organisation se perfectionnant, les passages se multiplièrent. La confiance était née. M. Bataille, bourgmestre de Quiévrain, servait d'intermédiaire.
Un excellent passeur, en rapport avec Dreyfus réussit à apporter de Flessingue, des lettres pour Cambrai, Valenciennes et ses environs. Peu à peu la nouvelle du passage des hommes à la frontière se répandait dans la ville. De plus en plus les demandes affluaient.

     Bien souvent Léon Dreyfus donnait rendez-vous à la Mairie aux jeunes gens désireux de s'enfuir. Les appariteurs prirent même l'habitude, quand les hommes venaient demander des conseils, de leur dire : "Allez voir M. Delame ou M. Dreyfus". Ces renseignements étant donnés parfois sur le palier sur lequel s'ouvraient les bureaux de la commandature. Les jeunes gens ainsi envoyés étaient reçus par Dreyfus sans aucune précaution.
Inquiet de ces imprudences, je tentai de lui conseiller un peu plus de prudence. En particulier je l'avertis le 20 juillet 1915 de la nécessité de s'assurer de l'identité des jeunes gens avant de leur donner des renseignements et de les inscrire. Mais à cette époque, le bruit ayant couru en ville qu'il y aurait des sanctions contre ceux qui ne se seraient pas présentés au recrutement de France (suppression des droits électoraux, envoi aux colonies, etc...) les jeunes gens se présentèrent plus nombreux encore qu’habituellement et les précautions furent de nouveau moins strictement prises.

Le 31 juillet 1915, de nouvelles mesures de coercition furent établies par les Allemands.

     Un local au patronage Saint-Jean fut réquisitionné par eux afin d'aménager des prisons destinées aux notables de la ville. Je devais plus tard, faire connaissance avec certaines des cellules qu'ils y avaient aménagées.
Des agents de la police secrète multipliaient les recherches et essayaient par tous les moyens de surprendre les guides et les jeunes gens passant les lignes. Il y eut même des primes pour chaque arrestation ou chaque dénonciation. 40 francs pour une lettre, 100 francs pour un jeune homme, 500 francs pour un notable.

Un malaise général régnait en ville et la population s'inquiétait.

     Le même soir, vers quatre heures, un homme se présentait à Léon Dreyfus qui le reçut dans son cabinet. Il se disait guide belge et venait réclamer le salaire de 200 francs, prix du passage de dix hommes à travers les lignes. A l'appui de ces dires il montrait un fragment de billet qui avait été confié effectivement quelques jours auparavant à l'un des jeunes gens et que celui-ci devait remettre à son guide une fois en sûreté. Cette preuve, jointe à quelques lettres de France pour les habitants de Valenciennes inspira confiance à M. Dreyfus. A ce même moment on lui apportait un mot d'un M. Lenne, qui demandait à faire passer son fils et un de ses amis en France. Pensant dédommager le pseudo-guide, de sa perte de 200 francs tout en rendant un service à son compatriote, Léon mit les deux hommes en rapport et le lendemain matin à Sebourg, les jeunes gens ainsi guidés tombaient dans une souricière. En même temps, Léon Dreyfus arrêté à son domicile était emmené à la caserne Vincent où il devait être interrogé.

     Tout ce drame provenait de la trahison du guide Vaillant, arrêté par les Allemands. Il avait livré les preuves destinées à inspirer confiance à notre infortuné compatriote, déjà suspect à la Commandanture, mais qu'on n'avait pas osé inquiéter faute de faits précis à lui reprocher.
Je me trouvais sur la Grand'Place, quand je rencontrai Dreyfus en simple veston d'alpaga, qu'on emmenait sans l'avoir laissé prendre une valise, ni ses papiers.

     Dès son arrivée à la caserne Vincent, le premier interrogatoire eut lieu. Le commissaire Rutlingen lui annonça qu'il était accusé d'être à la tête d'une organisation de recrutement et le somma de lui livrer le nom de ses complices. Sur les dénégations de Dreyfus, affirmant qu'il ne comprenait rien à ces accusations, le commissaire changea de méthode et dès lors l’interrogatoire se poursuivit, employant vainement tous les procédés de chantage moral pendant plusieurs heures.
 

"Tous les noms sont connus dit Rutlingen, on va lire la liste et il suffira que vous incliniez la tête en entendant citer ceux que vous connaissez. " Après l'échec de cette manœuvre, une confrontation eut lieu avec Vaillant à qui le commissaire dit : " Vous pouvez parler devant M. Dreyfus, sans crainte de vengeance future, car c'est un homme mort et pratiquement vous pouvez le considérer comme fusillé. "

Voyant qu'il n'obtenait aucune réponse, Rutlingen se fâcha et insulta sa victime : " Vous paierez pour tous, lui dit-il, vous êtes un menteur et un juif, je vous ferai fusiller soyez-en certain. D'ailleurs j'exige que vous soyez respectueux, tenez-vous droit et enlevez vos mains de vos poches, comme il convient en présence d'un supérieur. " Léon protestant contre ce ton, Rutlingen termina enfin la séance en lui intimant l'ordre de se taire, et l'envoya dans sa cellule.

     Un deuxième interrogatoire eut lieu avant le départ de Valenciennes en présence du faux guide qui l'avait dénoncé.
Dreyfus fut de nouveau cuisiné ; on lui affirma que les jeunes gens qu'il avait cru sauvés avaient été livrés par leurs guides et le considéraient comme responsable de leur arrestation.

Déprimé physiquement et moralement par ces épreuves, le prisonnier fut transféré en secret à la prison de Saint-Gilles à Bruxelles où il resta pendant les trois mois que dura le procès du 4 août au 22 octobre 1915.

     Chargé par Arthur Vaillant qui espérait ainsi échapper à son sort, Léon Dreyfus fut condamné par le tribunal de campagne à trois ans de travaux forcés ; l'absence de preuves certaines, l'adroite défense de l'avocat belge Sadi Kirschen avaient évité à notre compatriote la peine de mort que Miss Cavell devait subir quelques jours après.

A cet arrêt, était jointe une amende de 1.000 Marks ou de soixante-six jours supplémentaires de réclusion pour transmission illicite de correspondance.
D'abord envoyé à la prison cellulaire de Reinbach (Prusse rhénane), notre ami fut transféré après un an, le 20 juin 1916 à la prison royale de Siegburg, à la suite d'une série de démarches tentées par sa famille qu'inquiétait son état de santé.

     Le 17 juillet 1916, Mme Léon Dreyfus qui avait fait faire une démarche par Mgr Ruch aumônier militaire, auprès du Saint Père, recevait du cardinal Gaspari les lettres suivantes :

Segretaria di Stato di Sua Santita, N° 18.551. dal Vaticano, le 17 juillet 1916.
" Madame,
" Dans sa tendresse pour ses enfants et dans sa souveraine sollicitude à adoucir, autant qu'il est en son pouvoir, les douloureuses conséquences de la guerre, le Saint-Père a daigné s'intéresser particulièrement au sort de votre mari, M. Léon Dreyfus, ancien Maire de Lourches, condamné à trois ans de réclusion et détenu à la prison cellulaire de Rheinbach.
" Des démarches et des instances ont été faites, par voie diplomatique auprès des autorités compétentes en vue d'obtenir la mise en liberté de M. Dreyfus ou au moins la commutation de la peine de réclusion en celle de prison ordinaire.
" Je m'empresse de vous prévenir que le Saint-Siège a été officiellement informé en date du 1er juillet 1916, que, la première faveur n'ayant pu être accordée, les autorités ont bien voulu, à la demande du Saint-Siège, commuer la peine de réclusion en celle de prison.
" Tout en regrettant que la demande d'élargissement pour votre mari n'ait pu être octroyée, j'ai le plaisir de vous faire part au moins de la concession de la seconde faveur, et je profite de l'occasion pour vous exprimer, Madame, mes sentiments distingués.
" Signé : P. Cardo GASPARI . "

    En juin 1917, après deux ans de réclusion, très fatigué et souffrant Léon Dreyfus put enfin être libéré sous caution de 100.000 Marks fournis par ses amis de Bruxelles le Baron Lambert et M. Gaston Périer. Il était placé sous la surveillance de la police allemande avec résidence officielle à Bruxelles.

     Après un court repos, Léon Dreyfus voulut de nouveau se rendre utile et il se mit à la disposition du comité national de secours et d'alimentation espagnol qui lui confia le bureau des réfugiés.
Ce rôle de charité entraînait parfois notre compatriote à quelques imprudences, mais la protection de l'ambassadeur d'Espagne, son Excellence le marquis de Villalobar, son répondant officiel, le couvrait. La police allemande, qui le surveillait de très près s’employa pour le faire arrêter à nouveau un subterfuge. .

En mai 1918, Léon Dreyfus se trouvant dans un théâtre, fut accusé par un soldat d'avoir tenu des propos anti-allemands.
Malgré ses dénégations et les témoignages de ses amis, il fut condamné pour ce fait à une peine légère mais qui entraînait le renvoi en prison pour y subir la fin de sa condamnation antérieure.

Ce n'est que le 8 novembre 1918 que les portes de la geôle allemande lui furent définitivement ouvertes par les soldats révolutionnaires et qu'il put enfin revoir son pays victorieux et sa famille.

En récompense de ses services et de sa captivité, le Gouvernement français le nomma dès l'armistice, Chevalier de Légion d’Honneur avec la citation suivante :

" Légion d'Honneur, au grade de chevalier, Dreyfus (Léon) industriel à Lourches (Nord), trente-trois ans de pratique industrielle. Pendant toute la durée de l'occupation, a montré l'attitude la plus digne et la plus énergique à l'égard de l'ennemi. A été condamné et déporté en Allemagne dans des conditions particulièrement pénibles. "

Le 18 septembre 1927,
[à Chatou, Yvelines] notre compatriote après quelques années de calme, s'éteignait entouré des siens, après une pénible maladie, suite des épreuves courageusement supportées.

René Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918. Faits de guerre et souvenirs"
Hollande & Fils ed. 1933

 

     Comme souvent, notamment quand il y avait de la famille en zone libre, des recherches ont été entreprises via la Croix-Rouge pour obtenir des nouvelles. On trouve donc dans les archives du CICR 5 cartes (du 8/9/1915 au 16/11/1918) à son nom :

 

C_G1_F_13_01_0055_0495_0     C_G1_F_13_01_0055_0498_0     C_G1_F_13_01_0055_0496_0
C_G1_F_13_01_0055_0497_0     C_G1_F_13_01_0055_0499_0

 

 Celles-ci renvoient vers 3 registres qui permettent de le situer :

  • le 11/10/1916 à la prison de Siegburg

    Siegburg 19161011

  • le 31/05/1917 au camp de Limbourg an der Lahn

    Limbourg an der Lahn 19170531

  • le 19/06/1916 au même camp de Limbourg a/Lahn

    Limbourg an der Lahn 19180619

 Selon les fiches du CICR il était toujours à Siegburg le 16/11/1918

 

On trouve dans la presse des échos de sa détention :

JdDPL 19170513
"Le Journal de Débats Politiques et Littéraires" du 13/05/1917
 

LeMatin 19170512
"Le Matin" du 12/05/1917
 

Univers Israelite 19170615
La rectification apportée par "Le Matin", reprise par "L'Univers Israélite" du 15/06/1917
 

BulRefNord 19181123
Le "Bulletin des réfugiés du département du Nord" du 23/11/1918

 

    Le bulletin, devenu journal, publiera le 1er janvier 1919 des nouvelles du 327e RI, régiment de Valenciennes, et de la famille Dreyfus-See. On sent que la guerre est finie .... :

BulRefNord 19190101