Pour les Nordistes, et plus certainement pour ceux du (très large) valenciennois, le nom de Henri DURRE évoque une rue, une avenue, une place, une école, voire une station de bus. D'ailleurs si vous en connaissez "hors région", merci de me laisser un commentaire.

photo HD

 

  • Henri DURRE est né à Maubeuge le 15 septembre 1867 où lui sont donnés les prénoms de Théodore Henri ; vous trouverez son nom dans le Dictionnaire des Parlementaires Français, mais aussi sur le monument aux morts du Palais Bourbon.

    Monument AN


    Sa tombe est l'un des monuments que le promeneur peut voir au cimetière St Roch de Valenciennes : date du décès 28 octobre 1918.

    Partisan du rapprochement Franco-Allemand, à 18 ans il épouse une Allemande.

    Établi Représentant de commerce à Valenciennes, c'est un socialiste actif, rédacteur à "L' Avenir de Valenciennes" ; conseiller municipal dès 1900, puis conseiller général, il se présente à la députation : battu en 1902, élu en 1906, battu en 1910, réélu en 1914, il prend ses fonctions deux mois avant la déclaration de guerre : "Sont déclarés élus pour les 3 circonscriptions de Valenciennes, MM. Pierre MELIN, Henri DURRE et François LEFEBVRE" [ce dernier était maire de Denain] (Journal officiel du 3 juin 1914).

    Le Journal Officiel des débats parlementaires fait état des séances de juin, de celles (12) de la première quinzaine de juillet, puis de la session extraordinaire du 4 Août. Il faudra attendre ensuite la 2de session extraordinaire du 22 décembre pour que les députés siègent à nouveau. Henri DURRE assistait aux séances des 15 juillet et 22 décembre. Entre-temps, le député était dans Valenciennes occupée.

 

La Municipalité lors de la déclaration de guerre se composait de :

M. le Docteur Tauchon, Maire;
MM. Damien et Dugnolle, Adjoints;

des Conseillers, au nombre de 27:
MM. Thellier de Poncheville, J. Billiet, Lepillez, Durre (Député), Dupont père, René Delame, Fourmeux, Boulanger, H. Mabille de Poncheville, Tromont, Douay, Guillaume, G. Pillion, Giard-Motte, Hédot, Lajoie, Debaralle, Millot, Armbruster, Jeanjean, Vilain, Mineur, Derudder, Coulon, Bouillon.

M. l'Adjoint Dugnolle étant mort le 8 août 1914, fut remplacé par M. Jules Billiet comme deuxième Adjoint.
MM. Millot et Carlier-Daniaux, mobilisés, allèrent rejoindre leur corps.

Le Conseil se réunissait chaque matin à 9 heures sans convocation.

 

Le député Henri DURRE avait rejoint le conseil municipal dont les délibérations actent sa présence dès le 5 Août ; je ne relate que les faits marquants auxquels il participe.

  • Séance du Lundi 31 août 1914. Le peu d'argent qui restait dans les banques ayant servi à payer les premières réquisitions et l'achat de denrées de première nécessité, le Conseil municipal, chassé de la Mairie, se réunit au Café Français, place d'Armes.

         Les Allemands voulant absolument se procurer de l'argent, le Commandant Kintzel donna un permis à MM. les députés Durre et Melin, accompagnés de M. Vergeot, percepteur, pour se rendre à Paris afin d'obtenir du Gouvernement l'autorisation de contracter un emprunt pour faire face aux besoins urgents de la Ville. Au début de l'occupation, le flanc droit de l'armée allemande était mal gardé, leur seul objectif étant alors Paris qu'ils comptaient atteindre le 25 août, ce qui les perdit d'ailleurs, n'ayant pas compté sur la résistance héroïque de nos amis les Belges. Il était donc assez facile, les premiers jours de l'occupation, de traverser les lignes allemandes qui ne dépassaient pas Saint-Amand-Orchies.

         Après un voyage assez mouvementé, ils furent assez heureux pour rencontrer le ministre des Finances et le ministre de l'Intérieur qui leur firent d'abord espérer qu'un décret paraîtrait le lendemain à l'Officiel, autorisant les communes de l'arrondissement de Valenciennes à emprunter pour la continuation du service des lois sociales et notamment des secours aux familles des ouvriers mobilisés. [Il n'y eut pas de décret, mais une lettre écrite au nom du gouvernement, ceci pour éviter toute jurisprudence]

         Quelques heures après le départ de Valenciennes des députés, la situation s'était singulièrement compliquée pour nous par la rançon importante imposée à la Ville de Valenciennes, nécessitant concours des banques de la ville pour faire face à cette exigence ; il eût fallu, pour le bien, pouvoir remplacer au moins la somme décaissée, mais un nouveau sauf-conduit à cet effet, qu'avait permis d'espérer l'autorité allemande locale, ne fut pas accordé par le général commandant à Cambrai le corps d'occupation.

         Quoi qu'il en soit, nos députés rentrèrent ici jeudi soir, [3 septembre] et dès vendredi, une commission spéciale, que nous nous empressâmes de constituer, se mit à l'œuvre et élabora le projet que nous allons vous soumettre, et qui permettra, nous l'espérons, de remédier aux besoins les plus urgents.
  • 15 septembre 1914 ici se place l'épisode du "Testament de Guillaume" que raconte René Delame

    "Le Commandant Kintzel exigea de nouveau une amende d'un million, sous peine de prise d'otages ou de représailles. Il offrit à nouveau un sauf-conduit pour aller demander cette somme au gouvernement français.

    Le Député Durre partait ce jour-là sans laissez-passer pour Paris, empruntant le tramway de Saint-Amand à Hellemmes. Chose extraordinaire, les Allemands avaient autorisé le tramway de Saint-Amand à Hellemmes à circuler, ce qui permit à bon nombre de jeunes gens de passer les lignes; mais ils le supprimèrent peu de temps après. Ayant seul l'autorisation de circuler en auto, le Conseil me délégua donc pour aller avec Durre à Lille, demander à M. le Préfet du Nord son appui afin d'éviter des représailles.

    Ayant passé les lignes allemandes je rejoignis M. Durre en route et le fis monter dans mon auto. Je lui remis comme cela était convenu le rapport qui nous était parvenu sur la chute de Maubeuge pour qu'il en donnât connaissance au gouvernement à Bordeaux. Nous fûmes surpris de passer aussi facilement les lignes des deux armées, ne rencontrant ni Français ni Allemands.
    (.....)
    Je laissai M. Durre avec le préfet du Nord à Lille et je rentrai à Valenciennes pour faire part de ma réponse. Naturellement le Commandant Kintzel n'en fut pas satisfait."

 

  • A la séance du 28 octobre 1914, M. Durre, Député, rendit compte de son voyage à Lille et de son entrevue avec M. le Préfet du Nord, qui approuve les décisions du Conseil en ce qui concerne l'application des lois sociales et le paiement des allocations journalières.

 

  • séance du 3 décembre 1914, après que le Maire fût allé faire une démarche à la Commandature.
    Le lieutenant Von Mikusch lui répondit que, avant de permettre et d'organiser l'envoi de correspondance aux prisonniers, il serait avantageux de nous procurer, par l'entremise de la Croix-Rouge de Genève, l'indication du lieu de leur internement, mais il ne donna aucun renseignement sur le moyen de faire parvenir nos lettres à Genève.
    MM. Durre et Melin, députés, devant se rendre quelques jours plus tard à Paris pour participer à la session de la Chambre, proposèrent de faire une démarche auprès du Comité de la Croix-Rouge, à Paris, pour obtenir que les lettres expédiées par les soins de la Croix-Rouge de Genève, nous parviennent, via Bruxelles, par les soins de la Poste allemande.

 

  • 5 décembre 1914 : Constitution d'une Commission d'études formée pour préparer le ravitaillement de l'Arrondissement.
    M. Durre, au moment où son nom fut proposé, déclara que lui-même et son collègue M. Melin tenaient à prévenir l'assemblée de leur prochain départ, si, comme le bruit en était parvenu à Valenciennes, le Parlement français avait été convoqué pour la fin du mois, il vaudrait donc mieux, croit-il, introduire dans la Commission une autre personne. [Les députés seront également présents à la séance du 7/12]

 

  • Vendredi 11 décembre 1914. - Coup de théâtre. - La réunion du Conseil municipal touchait à sa fin, quand entre le Sous-préfet de Valenciennes, M. Cauwes, accompagné de son collègue de Cambrai.

    Tous deux étaient revenus depuis peu à Lille. Le général allemand qui commandait à Lille les avait envoyés administrativement pour s'entretenir avec le commandant supérieur de Valenciennes, le Général [allemand] de Mongelas.

    Une grande altercation eut lieu entre le Sous-Préfet et les Députés Durre et Melin; ce fut un véritable réquisitoire au sujet de l'abandon de son poste avant l'arrivée de l'ennemi.
    (…)
    Quoi qu'il en soit, Durre et Melin, trouvèrent que le Sous-préfet aurait dû donner des ordres et des instructions avant son départ, et puisqu'il était parti, il n’y avait pas de raison qu’il revînt.

  J'ouvre une parenthèse pour le cas de M. Cauwes :

La règle de droit public est que les fonctionnaires d'autorité, qui représentent directement le Gouvernement, se replient en cas d'invasion, alors que les autres fonctionnaires demeurent en principe à leurs postes.

A la veille de l'invasion, les instructions, non écrites, étaient identiques. C’est ainsi que M. Trépont, Préfet du Nord, a reçu et exécuté l'ordre de se rendre à Dunkerque, lors de la première occupation de Lille. M. Cauwes répondit qu'après avoir assisté le 23 août, à un engagement le long de la frontière de Belgique, à Blanc-Misseron et Crespin, il avait reçu des ordres de se replier en en même temps que l'administration des Postes, et qu'il avait brûlé à Saint-Quentin, tous les papiers de mobilisation.

S'étant rendu le 26 août au Ministère de l'Intérieur, le Ministre se refusa même à croire que les Allemands fussent à Valenciennes. Selon les ordres du Gouvernement, il partit immédiatement rejoindre son corps, où il fut affecté au début de septembre au 6e régiment d'Infanterie Territoriale.

Plus tard, il reçut l'ordre du Gouvernement de rejoindre M. Trepont à Lille. Plusieurs jours plus tard, le Gouvernement sur la demande des élus modifia sa doctrine, et des ordres nouveaux ont maintenu à leur résidence les fonctionnaires de l'administration préfectorale, de la zone située plus en arrière et qui fut bientôt envahie. C'est ainsi que le Sous-préfet de Saint-Quentin dût rester à sa place, et que M. Trepont qui avait exécuté les premières instructions du Gouvernement, lors de la première invasion de Lille, et qui était rentré dans Sa Préfecture après le départ de l'ennemi, y est resté quand Lille, par la suite, a été occupée pour la seconde fois.

Pour faciliter la réintégration du Sous-préfet dans ses fonctions, le Maire M. Tauchon, [qui avait refusé la proposition de l’occupant de le nommer officiellement sous-préfet, alors qu’en l’absence de M Cauwes il en assurait les fonctions] envoya sa démission de suppléant à l'autorité allemande, le 13 décembre. Son geste fut unanimement approuvé par le Conseil municipal. M. Douay ajouta qu'il le comprenait parfaitement, aucune investiture officielle ne lui ayant été donnée par le Gouvernement français, ce geste ne pouvait que l'honorer.

A la séance du 16 décembre, M. le Maire eut le regret de faire savoir au Conseil que la demande de M. Cauwes n'avait pas été admise par l'autorité allemande.
« Je conserverai donc, ajouta-t-il, les fatigues et les responsabilités de l'administration de l'arrondissement ».

Les deux Sous-préfets, au cours de divers entretiens avec l'autorité allemande ayant refusé de participer en quoi que ce soit aux réquisitions et à toute exécution des ordres ennemis concernant le travail forcé de la population civile, furent faits prisonniers de la 6e armée allemande, et astreints à des résidences fixes, comportant surveillance et visite journalières.

C'est ainsi que M. Cauwes fut interné à Tournai. Mme Cauwes, restée à Valenciennes, dans une clinique où elle venait de mettre au monde un enfant, étant atteinte de plus de phlébite aux deux jambes partit avec son mari et ses deux enfants à Tournai, où ils restèrent pendant toute la durée de la guerre.

Pendant son séjour dans cette ville, M. Cauwes put rendre des services aux armées alliées, ce qui lui valut la Croix de Guerre (citation à l'armée) la Croix Britannique et citation civile (Officiel du 24 octobre 1919) VOIR .

 Montgelas figurera après la guerre sur une liste de personnes destinées à être jugées :

Montgelas

  • séance du 31 décembre 1914 : Nous envoyons notre meilleur souvenir à M. Durre, Conseiller municipal et Député, à M. Melin, Député, qui ont bravé les dangers d'un long voyage pour accomplir leur devoir de représentants de notre région.

 

     Il n'y a aucun détail sur la façon dont les députés ont rejoint la zone libre ; même avec une autorisation de l'occupant, impossible de tenter la traversée du front qui s'était stabilisé et fermé depuis la fin de ce qu'il est convenu d'appeler la course à la mer qui est tout à fait terminée fin octobre. Voir sur le site cartographie14-18. Il était déjà assez extraordinaire qu'Henri DURRE aît pu faire l'aller-retour en septembre-octobre.
Restent deux hypothèses :

  • passage par la Suisse comme évacué : fort peu probable en 1914 et l'occupant s'en serait vanté, et 11 jours au plus n'auraient pas suffi,
    ou
  • embarquement dans un port néerlandais (ceux de Belgique étaient occupés), ce qui suppose d'abord un passage -évidemment interdit- de la frontière.

     A noter qu'il ne s'agit pas- comme je l'ai vu écrit dans un journal de l'ouest - de se réfugier à Paris, mais bien d'y faire son devoir de député : défendre au mieux sa région occupée.

Toujours est-il qu'il participe à la session exceptionnelle du 22 décembre 1914. Celle-ci est inaugurée par deux discours qui ont eu la chance d'être enregistrés et disponibles sur Gallica :

 Celui de Paul DESCHANEL, Président de la Chambre des Députés :

deschanel



Disque 80t/mn, 2 faces d'une seule plage, cliquer sur >| pour la face B

 

Celui de René VIVIANI, Président du Conseil des Ministres.

Viviani



Disque 80t/mn, 2 faces d'une seule plage, cliquer sur >| pour la face B

 

       Le député DURRE apparaît dans de nombreuses interventions et discussions reportées au Journal Officiel, certaines ayant plus particulièrement trait aux réfugiés venus des régions occupées, aux otages, aux prisonniers, aux militaires des régions envahies, ouvriers spécialisés, que leurs patrons ne peuvent réclamer, ou à caractère social, comme une proposition de loi ayant pour objet de décider que, pour les accidents du travail, les frais médicaux et pharmaceutiques seront, dans tous les cas et quelle que soit l'incapacité occasionnée par l'accident, à la charge du chef d'entreprise. En n'oubliant jamais sa région envahie :

BRN 19161104
Bulletin des réfugiés du département du Nord
04/11/1916

Huma 19180129
 L'Humanité du 29/01/1918

 

     A la 121e séance, celle du 22 octobre 1914, le Président de l'Assemblée fait une déclaration à l'ouverture :

Mes chers collègues, (...) Une affreuse nouvelle vient de nous parvenir. (MM. les députés se lèvent.) Notre collègue Durre a été tué près de Valenciennes par une balle de mitrailleuse, et notre collègue Mélin a été blessé. Ils avaient voulu à tout prix, rejoindre leurs compatriotes au premier moment de leur délivrance. Leur cœur n'avait pas assez calculé le danger.
Déjà, en pleine occupation allemande, ils avaient traversé, au péril de leur vie, les lignes ennemies pour revenir prendre place parmi nous. Et c'est à l'heure où ils allaient recueillir la récompense de leur courage qu'ils ont été frappés. L'émotion douloureuse de la Chambre sera unanime. (Applaudissements.) Durre était né à Maubeuge en 1867. Il devint voyageur de commerce. Il fut élu député de la 2e circonscription de Valenciennes en 1906.
Vous vous rappelez la part active qu'il prit à nos travaux, ses nombreuses interventions à la tribune sur des sujets très divers, le dévouement avec lequel il défendit les intérêts des populations envahies à propos des dommages, des réfugiés, des orphelins, des victimes civiles et des prisonniers de guerre.
C'était un homme de cœur. Il me disait naguère son ardente impatience de voir Maubeuge et Valenciennes enfin affranchies du joug de l'étranger. Ses concitoyens, ses électeurs seront consternés, comme nous, en apprenant cette fin tragique. Nous sommes tous auprès de sa famille en ces horribles heures. (Vifs applaudissements.) J'adresse, en votre nom, à notre collègue Mélin, sur l'état duquel nous sommes d'ailleurs rassurés tous nos vœux pour sa prompte guérison. (Applaudissements unanimes.)

     Effectivement, le pire est arrivé au Député décédé la veille, la nouvelle devait paraître dans la presse comme en témoigne le Journal des Débats à qui l'on a demandé de reporter l'annonce après celle de la Chambre. C'est Le Petit Parisien du 30 octobre qui relate les faits le plus complètement, avec le concours d'un témoin qui accompagnait les députés : M. Roger MILLOCHAU, de Lille, rédacteur au Petit Parisien.

 

Le Petit Parisien
Mercredi 30 Octobre 1918
1549e JOUR DE LA GUERRE

 

petit parisien 19181030 1


    Deux membres du Parlement, MM. Durre et Mélin, députés du Nord, ont été atteints par des balles allemandes, aux portes des Valenciennes, avant-hier matin. Le premier a été tué le second blessé. C'est au cours d'une mission qui leur était dictée par leur dévouement qu'ils ont été frappés.
Témoin du drame, je vais essayer d'en dire l'horreur.


    Nous étions partis de Paris en auto, samedi matin, et, le soir, nous arrivions près de Denain. Nous dûmes passer la nuit à Douchy parce qu'on ne pouvait passer sur les passerelles de l'Escaut que de jour. Il y avait dans la voiture MM. Durre et Mélin, députés de Valenciennes, Deffaux, industriel de cette ville, l'adjudant-chef Lévy et moi-même.

    A dix heures du matin, nous entrions dans Denain au moment de la cérémonie de la délivrance, à laquelle assistait le prince de Galles. Bientôt, le maire de Denain, M. François Lefebvre, également député de Valenciennes, vint se joindre à nous. Il nous exposa la situation douloureuse des derniers habitants restés dans des communes voisines, exposés aux bombardements et à la famine. Les trois députés résolurent de visiter les villages non évacués complètement et de prendre l'initiative de toutes les mesures nécessaires.

    L'après-midi Durre et Mélin se rendirent à Petite-Forêt, dont le maire, M. Corbeau, nous accompagnait. Nous étions à peine arrivés que des obus allemands éclatèrent à deux cents mètres. L'ennemi visait une batterie anglaise. Ce jour-là, déjà, les deux députés risquaient leur vie comme ils l'avaient risquée quelques jours auparavant à Saint-Amand. De là on gagna Raismes, Oisy et Anzin. La nuit tombait. On décida de revenir le lendemain de bonne heure.

    Avant-hier lundi, dès neuf heures et demie du matin, nous étions à Anzin. Notre auto nous déposa place de la Mairie, au coin de la rue de Saint-Amand, grande avenue menant tout droit à Valenciennes, qui n'était distante que de quelque centaines de mètres. Cette fois, il y avait Durre, Mélin, François Lefebvre, Deffaux, l'adjudant Lévy et moi. Dans Anzin c'était la ruine : maisons éventrées, intérieurs pillés dévastés. Il faisait un temps délicieux, ciel bleu, soleil clair. Le village paraissait désert et, en effet, seuls quelques rares habitants s'y trouvaient, cachés dans des caves. Un grand silence impressionnant pesait, solitude louche, inquiétante. Nos voix résonnaient comme dans une nécropole surtout celle de Durre, joyeuse, claironnante.

    Nous marchions d'abord sur le trottoir de droite, le long des façades. Mais l'amoncellement des décombres, de verre brisé nous gênait. On prit le milieu de la chaussée. En route, deux vieillards, MM.Dumoulin et Fosse, sortis de leurs cachettes et voyant passer leurs amis, s'étaient joints à nous. Ils encadraient Durre qu'ils renseignaient sur la situation. Peu à peu, en avançant tout en causant vers Valenciennes, nous nous étions fractionnés machinalement: François Lefebvre et moi en avant, à quelque trente mètres derrière, en plein milieu de la rue, Durre et ses deux interlocuteurs; puis, un peu sur la droite, Mélin et M. Deffaux. L'adjudant avançait en côtoyant les maisons, sur le trottoir de gauche.

Le drame

    Il était dix heures. Nous étions rue de Saint-Amand, tout près des premières maisons de Valenciennes, dont le faubourg prolonge, sans solution de continuité, l'agglomération d'Anzin. L'endroit où commence Valenciennes est marqué par un croisement de rues qu'on nomme la croix d'Anzin. Le carrefour ne formait plus qu'un vaste et profond entonnoir. Les Allemands en retraite, le dimanche précédent, l'avaient fait sauter à la dynamite.

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[l'auteur de ce texte est à la droite de M. Lefebvre, n°6]

    Lefebvre et moi nous avançons pour nous rendre compte de la façon dont on pourrait franchir l'obstacle. Au moment précis où nous venions de nous arrêter au bord de l'excavation, une mitrailleuse allemande, que nous n'apercevions pas, entre en action. Elle était dissimulée, sans doute, dans une des premières maisons de Valenciennes. Aux premières détonations, nous croyons, Lefebvre et moi, que c'est un avion qui entame un combat. Nous levons la tête. Soudain, derrière nous, des exclamations, des pas précipités, un cri poignant. Nous nous retournons. Durre était, tombé, les bras en avant, au milieu de la rue, il tâchait de se relever. Mélin,le visage ensanglanté, était entraîné par M. Deffaux dans la direction d'où nous venions. Il y eut un mouvement instinctif chez les autres. En courant, nous allâmes nous coller contre les murailles de gauche les plus proches. Cela dura quelques secondes. Mais une voix implorante s'éleva "Venez à mon secours, ne m'abandonnez pas." Durre nous appelait : la mitrailleuse s'était tue. Nous eûmes tous trois, j'en suis sûr, le même serrement de cœur. Les mêmes mots nous vinrent aux lèvres « On ne peut pas le laisser comme cela, allons le chercher. »

    En nous avançant courbés, au ras de terre, nous parvînmes aux côtés de notre pauvre ami.
Deux de nous le prirent sous les épaules, un lui soutint les pieds. En nous traînant presque, nous pûmes le déposer dans le vestibule d'une petite maison à demi ruinée, en face de nous, 3, rue de Saint-Amand. Le couloir était si étroit que nous ne pouvions retourner notre ami. Pour que son visage ne touchât pas le carrelage, on lui soutenait la tête.
Doucement, il nous dit « Adieu, mes amis, merci, c'est fini; j'ai fait mon devoir. » Puis, il entra dans le coma. L'un de nous fouilla la maison et revint avec un traversin et un vieux coussin. Nous le portâmes alors dans une petite salle à manger attenante. On le mit sur le dos, à même le plancher. Il n'y avait pas de matelas, les Allemands ayant tout pillé, tout dévasté. On le palpa, on examina son pardessus. Il n'avait sur lui aucune tache de sang. Enfin on découvrit un petit accroc dans la région du cœur. Une autre petite déchirure à égale hauteur dans le dos marquait la sortie de la balle. MM. Dumoulin et Fosse partirent pour prendre chez eux un pansement. L'adjudant Lévy courut chercher un brancard ou de quoi en improviser un.

    Quelques minutes se passèrent. Notre ami eut un faible râle, quelques soubresauts. Le malheur était consommé. François Lefebvre sortit à son tour pour prévenir que tout secours était inutile. Le drame n'avait pas dure vingt cinq minutes.
Je restai auprès du corps.

    Au bout d'un temps qui me parut effroyablement long et qui, en réalité, avait été d'une demi-heure, le médecin-major d'un régiment écossais se présenta. Il me dit que mes compagnons avaient prévenu le poste de secours installé cinq cents mètres plus loin qui avait transmis un ordre à l'ambulance canadienne du secteur. Une auto allait venir enlever notre pauvre Durre.

    Mais, entre temps, un combat aérien s'était livré au-dessus d'Anzin. Notre chauffeur, Emile Tasselin, de la R. G. A. T., dont la limousine avait été vue, avait été attaqué à la mitrailleuse, heureusement sans être atteint. Une escadrille anglaise força l'avion ennemi à s'enfuir.
Un peu après, une douzaine d'obus se mirent à pleuvoir sur la Grand'Rue, empêchant l'auto-ambulance de passer. Ce fut un cauchemar...

    Enfin, vers onze heures et demie, le corps de Durre fut placé dans la voiture et amené à Denain.

Voilà ce que j'ai vu.
René MILLOCHAU.

     Le schéma de l'article ne tient pas compte des distances, voici les numéros reportés sur un plan d'Anzin de cette époque, la rue de St Amand ayant pris depuis le nom d'Anatole France ; la numérotation n'a pas changé, mais les maisons sont devenues commerce, et le n°3 ne se ressemble plus..

Anzin no

 

Une photographie de la rue où s'est déroulé le drame :

croix d'anzin b

    Le même Petit Parisien nous fait part le lendemain de l'inhumation à Denain, et c'est d'ailleurs dans l'état-civil de cette commune que l'acte de décès a été enregistré le jour même à 11h du matin.

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     L'enterrement n'ayant pas eu lieu de façon officielle, il est décidé en 1920 que les restes seront transférés -en grande pompe- au cimetière St Roch de Valenciennes : Le journal L'HUMANITE lui consacre une colonne à la une.

 

Les obsèques officielles de Durre

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Le transfert des restes de notre camarade a donné lieu à une émouvante cérémonie.

   C'est au milieu d'une affluence des plus considérables que l'on a procédé dimanche au transfert des restes de notre regretté camarade Henri Durre qui avait été provisoirement inhumé à Denain. L'on n'a pas encore oublié en quelles circonstances tragiques le député Valenciennois a trouvé la mort.
[... l'auteur rappelle les événements décrits plus haut ...]
La cérémonie d'hier avait été organisée à l'occasion du transfert des restes de Durre à Valenciennes.
Une assistance des plus considérables dans laquelle figuraient des délégations de tous les groupements socialistes et de toutes les organisations syndicales ainsi que les principaux élus du Parti, assistaient à la cérémonie.
Au cimetière de Valenciennes, ou a eu lieu l'inhumation définitive, des discours d'une profonde émotion furent prononcés par Ernest Saint-Venant [les noms varient Saint-Revenard à Stiévenard] au nom du conseil municipal, [Louis] Blemant au nom de la section socialiste de Valenciennes, Lebas [Jean-Baptiste, député-maire de Roubaix] au nom du groupe parlementaire, [Olivier] Deguise député de l'Aisne, et par MM. Lauwereyns [Dr] au nom du conseil général et le sous-préfet Lachazen.
R.F.

     D'autres journaux, comme le Temps citent aussi Ernest Couteaux, député du Nord ; Le Gaulois évalue "une foule de 30 à 40,000 personnes"

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photo des funérailles

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     Sa tombe, dont la stèle est l'oeuvre du sculpteur Valenciennois Felix Desruelles, au cimetière St Roch ; la dernière des trois Moires (ou Parques pour les romains) Atropos, représentée ici comme une vieille femme, coupe le fil de la vie après que Lachésis ait déroulé ce qu'avait tissé Clotho. Le hibou est l'interpète d'Atropos.

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Un buste mortuaire du député est posé sur sa tombe :

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  • En novembre 1921, un cargo charbonnier de 6500 tonnes, de type Marie-Louise, sortira des chantiers navals de Caen et portera le nom de "Député Henri Durre".

  • Le 20 février 1924, le Journal Officiel publie le décret d'attribution de la médaille de la Reconnaissance française de première classe (Vermeil) à MM DURRE et MELIN.

    MRF Durre Melin

  • Voir également sur ce même blog la page consacrée à la médaille de la Reconnaissance française.

  • A noter : Henri DURRE n'a pas été reconnu Mort pour la France.

 


Sources
Gallica: Journaux d'époque numérisés;
Bibliothèque municipale de Valenciennes ;
Base de données des députés ;
René Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918. Faits de guerre et souvenirs" Hollande & Fils ed. 1933 ;
Documents personnels.