QUIEVRECHAIN (Nord)  Juin 1918

 

Extrait du livre de René Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918. Faits de guerre et souvenirs" Hollande & Fils ed. 1933

 

               Le samedi 1er juin 1918, comme toutes les nuits, à minuit un quart, la sirène nous réveilla.
Cette fois, les bombes tombèrent dans les environs d'Artres et de Condé, où les aviateurs descendirent si bas, malgré le tir des Allemands, qu'ils firent usage de leurs mitrailleuses sur les troupes qui étaient en marche.

A 7 heures 1/2, nouvel avertissement: les avions continuant leur route vers la Belgique, sans jeter de bombes. Cette fois, ils ne devaient pas manquer leur but, car à 9 h. 1/2, nous entendions une explosion formidable. De nombreux carreaux étaient cassés en ville, ainsi qu'au Musée. Chez M. Delsart, photographe, rue Saint-Géry, la commotion fut si forte, que malgré le rideau en fer qui était baissé, la glace vola en éclats.
Nous apprîmes bientôt que la bombe bien placée, était tombée sur la fabrique de munitions installée dans l'établissement de M. Ruelle, à Blanc-Misseron.


Dans les champs, la commotion fut si forte que des cultivateurs furent renversés.
Nous ne connaissions pas encore le nombre des blessés : on parlait déjà de cent cinquante, ou même deux cent. En tout cas, nous pouvions voir de Valenciennes une grande colonne de fumée, et nous entendions le crépitement des munitions qui continuaient de faire explosion par intervalles. Les pompiers de Valenciennes furent envoyés sur les lieux du sinistre, et ordre arrivait d'évacuer précipitamment Crespin, Blanc-Misseron, Quiévrechain et Onnaing.


A quatre heures nouvelle alarme : les avions venant contempler leur œuvre.
Les pompiers restèrent toute la journée du dimanche 2 juin, à Blanc-Misseron, sans manger, pour barrer les routes, et relever les morts. De gros obus qui avaient été projetés par le choc retombaient sans éclater. Il était de toute impossibilité d'approcher de cette fournaise, d'où partaient des gerbes de projectiles comme un feu d'artifice.
Il y avait, paraît-il, dissimulés dans cette usine 4.800 wagons de projectiles.

Le 3 juin 1918, nous eûmes encore plusieurs attaques aériennes, à l'heure, devenue fatidique, de minuit, et de mon balcon j'entendais les bombes qui tombaient sur les maisons.
Pendant la réunion du Conseil municipal, qui eût lieu le même jour, la sirène se fit de nouveau entendre, et les pompiers furent alertés car une ferme brûlait à la suite du bombardement.
Pendant ce temps, les explosions de Blanc-Misseron continuaient sans arrêt.
Notre délégué hollandais, M. Gorter, passait justement en chemin de fer à Blanc-Misseron au moment de l'explosion. Après trois quart d'heure d'attente, on décida de faire passer le train à toute vitesse, mais une forte explosion se produisit au moment de son passage, et les voyageurs furent projetés dans le fond de leur compartiment.

Le mardi 4 juin 1918, le Consortium commençait sa réunion, quand M. François, Maire de Crespin, et M. Leduc, Maire de Quiévrechain arrivèrent encore tout émus, pour demander de venir en aide aux sinistrés de leurs communes, dont les habitations touchaient à l'Etablissement Ruelle où avait eu lieu l'explosion.
M. François, qui s'y était rendu la veille, avec le commandant de Condé, fit de ce spectacle, un tableau terrifiant. La plupart des hommes tués par l'explosion avaient encore leurs pantalons, les femmes, qui étaient entrelacées les unes aux autres. avaient leurs vêtements complètement brûlés. Des têtes étaient même détachées de leurs troncs, des jambes, des bras gisaient en grande quantité sur le sol.
Il nous dit que l'explosion était due à un accident, une caisse étant tombée du wagon, mais nous avons toujours pensé que les Alliés connaissaient ce dépôt et avaient réussi à atteindre leur but.


Et c'est au moment où des soldats venaient porter secours, qu'eut lieu la seconde explosion, qui fit, elle aussi, de nombreuses victimes et d'importants dégâts matériels. Dans cette région, il ne restait plus un carreau, et la plupart des maisons étaient sans toit, ou lézardées. MM. François et Leduc commencèrent à rassembler une vingtaine de cadavres, horriblement mutilés, mais n'ayant ni paille, ni bois, l'autorité allemande refusant de leur en donner, ils les alignèrent sur le sol, c'est seulement quand le Commandant arriva sur les lieux du sinistre, qu'il donne ordre de fournir du bois pour les cercueils. Le sol étant jonché de grenades qui pouvaient encore faire explosion, le déblaiement des décombres était impossible, et le nombre des victimes ne pouvait encore être évalué.
MM. François et Leduc, étant venus nous demander si les communes pouvaient engager des dépenses, et si elles seraient couvertes par le Consortium, une longue discussion s'engagea à ce sujet:


M. Douay fit remarquer :
1° Qu'il y avait un danger public.
2° Que la commune devait intervenir pour éviter les accidents.
3° Comme il s'agissait de frais de guerre, il fallait d'abord faire les réparations pour le compte des particuliers, qui signeraient une reconnaissance. Pour les absents, la commune en ferait l'avance.'
M. François fit remarquer que les propriétaires présents ne recevaient pas de loyers, et refusaient de prendre cet engagement, et que d'autres maisons abritaient des évacués.
M. Douay répondit que l'on obtiendrait du Président du tribunal civil, un référé d'urgence, pouvant prendre d'heure en heure les dispositions nécessaires. Si un propriétaire faisait preuve de mauvaise volonté, il aurait l'assistance judiciaire, et l'avoué. Les travaux seraient commandés à la charge de qui ils incomberaient, et un expert serait nommé d'urgence, s'il y avait péril.

M. François, voulant obtenir le concours du Consortium, refit à nouveau le récit de l'explosion, disant qu'elle s'était produite à six heures et demie du matin: dix femmes ayant été tuées dans un wagon, on vint de suite à leur secours. Puis eut lieu la grande explosion de l'usine Ruelle, dont on ne saura jamais le nombre de victimes, mais que l'on doit évaluer à environ cent personnes, dont au moins soixante Français, sans compter les blessés.
Ce n'est que le lundi, à 3 h. 1/2 de l'après-midi, que les Maires de Crépin, Quiévrechain, et Blanc-Misseron purent aller reconnaître les morts horriblement mutilés, les pompiers de Valenciennes ayant noyé le foyer de l'incendie.


Au moment de l'explosion, cent soixante-dix Allemands arrivaient musique en tête, on leur fit prendre la route de Rombies; à quelques minutes, ils étaient tous tués.

En terminant, le Maire, M. François, déclara:
" Aujourd 'hui, nous venons vous demander de l'argent, car cinq cents de nos maisons sont en ruines et nous ne trouvons même plus de bois pour nos cercueils. "

" Dans ces conditions, le Consortium doit encore nous venir en aide : il ne peut pas nous abandonner ".
Les membres du Consortium, en entendant les détails poignants que donna M. François sur cette catastrophe, en furent très émus, et promirent de lui donner du secours.
M. Douay, conseilla à M. François de consigner dans les archives de sa commune, le récit poignant qu'il venait de nous faire sur cette explosion, et d'en envoyer un exemplaire à M. le Sous-Préfet de Valenciennes, cette pièce devant avoir un gros intérêt au point de vue des décès et des successions possibles.

 

  • La fonderie Ruelle après l'explosion :
    Fonderie_Ruelle

 

  • Le monument aux morts de Quiévrechain rend hommage aux victimes :

    Monument_aux_morts_
    Les_noms

 

  •  Les victimes de Quiévrechain:
    • AUVERLOT Arsène
    • BLEECKX Jules
    • BRISON Emile
    • CHARLES Jules
    • CHUPIN Francine
    • DELEUWE Florent
    • DELFERRIERE Sidonie
    • DEMOUTIER Alfred
    • DOCHEZ François
    • DUEE Emile
    • DUPONT Dieudonné
    • GARIDA Jules
    • JOLY Gervais
    • LACHAPELLE Arthur
    • LECOMPTE Julie
    • LEMAIRE Pauline
    • PRISSETTE Marthe
    • RABAUX Jules
    • RICHARD Charles
    • TRELCAT Louise
    • VANDERVOORDT Cornelie
    • VILLE Aimable