Suite : Mme Baudhuin et le soldat Cruikshank

     Dans le précédent sujet, j'ai traité de deux des 4 héroïnes présentes sur cette photo de l'agence Rol que Gallica à mis en ligne récemment, Mme Belmont-Gobert et sa fille Angèle.

Héroines françaises

      De gauche à droite sur cette photo prise à Mansion House, résidence officielle du lord-maire de Londres le 8 avril 1927 :

Lord Burnham, propriétaire du Daily Telegraph,
Mme Marie-Louise Cardon, de Bertry,
Mme Angèle Lesur, de Bertry,
Patrick Fowler, au centre de cette histoire,
Mme Veuve Marie Belmont-Gobert, de Bertry, mère d'Angèle Lesur,
Sir Rowland Blades, lord-maire,
Mme Julie-Célestine Baudhuin, de Le Cateau-Cambrésis
M. de Fleuriau, ambassadeur de France,
L'épouse du lord-maire.

                              Elles étaient accompagnées de M.  Bracq, maire de Bertry, et de M. Lebeau, maire de Le Cateau qui ne figurent pas sur la photo.

Il est probable qu'elles aient en main document remis par le lord-maire (voir ceux conservés de Mmes Bauduin et Belmont)

   Je reprends donc le récit fait en annexe de "Liaison, 1914. A narrative of the great retreat" du brigadier-général E.L. Spears disponible en anglais sur archive.org

 

HISTOIRE DE SOLDATS ANGLAIS RESTES EN ARRIÈRE DES LIGNES ALLEMANDES PENDANT LA RETRAITE


(J'avais l'intention de comprendre le récit suivant dans le corps de mon ouvrage, j'ai décidé de le rejeter dans un appendice pour des raisons qui apparaîtront au cours de la lecture.)

Le soldat Patrick Fowler et deux autres hommes virent leur retraite coupée après la bataille de Le Cateau et errèrent à cheval au hasard, complètement perdus. Il leur parut évident qu'ils se trouvaient en arrière des lignes allemandes, car ils aperçurent de l'artillerie ennemie en position. Les routes étaient couvertes de convois allemands, les villages pleins de troupes allemandes et, comme leurs chevaux les mettaient dans l'impossibilité de se cacher, ils les abandonnèrent dans une ferme. Le fermier leur donna des vivres et les trois hommes se séparèrent pour que chacun courût sa chance et s'efforçât de regagner les lignes anglaises.

(.... voir ici l'histoire de Patrick Fowler .....)

Fowler vint à savoir qu'un autre homme de son régiment vivait aussi caché à Bertry. C'était le caporal Hull, qui était caché dans la maison de M. et Mme Cardon. Fowler et Hull se virent un soir et combinèrent de gagner la Hollande, mais ce projet ne devait jamais se réaliser. L'histoire du caporal Hull eut une fin beaucoup plus tragique.

La femme qui le livra, Irma Ferlicot (moins on en parlera, mieux cela vaudra) était connue dans toute la région comme « la mauvaise Française » Le dédain qu'on lui manifestait pendant l'invasion se mua en accusation dès la retraite allemande. Désignée par la voix publique, elle fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité par un Conseil de guerre français et mourut en prison il y a peu de temps. Ce châtiment était mérité, car sa trahison envers Hull coûta la vie à ce dernier et fut cause de malheurs sans nombre pour les Cardon, qui l'avaient caché.

Par une nuit de septembre 1915, sur les indications fournies par la traîtresse, des policiers allemands se rendirent à la maison de Cardon et allèrent droit à la cachette de Hull. Cardon, voyant que tout était perdu, jeta par terre l'Allemand le plus proche et réussit à s'échapper. La rapidité de son action lui sauva la vie pour le moment, mais une agonie interminable, pire que la mort, l'attendait. Jusqu'à la fin de la guerre il resta caché dans les bois. Il errait çà et là, glanant quelques aliments reçus de gens qui n'osaient pas lui offrir l'hospitalité. Une ou deux fois il put trouver du travail, mais il dut toujours l'abandonner et gagner les bois de crainte d'être arrêté. Jamais il ne reçut de nouvelles de sa famille, sa santé fut ruinée, sa raison fut atteinte. Il ne cessait de répéter les noms de sa femme, de ses enfants et de Albert Hull. A la fin de la guerre ce n'était plus qu'une épave humaine, incapable de faire vivre sa famille, il est mort il y a sept ans.

Cardon a laissé un document curieux, le récit de ses aventures. En dépit de ses malheurs, en dépit des souffrances de sa famille, il n'a jamais regretté d'avoir pris chez lui le soldat anglais qu'il avait relevé, épuisé, sur le champ de bataille du Cateau. Il écrivit comment «obéissant à la voix de sa conscience, en pleine conscience des risques qu'il courait, il porta Hull jusqu'à sa chaumière, et lui aménagea adroitement une cachette dans un petit grenier au-dessus de son charbonnier ; la trappe qui le fermait était dissimulée par un morceau de toile blanchie pour imiter le plafond.

Lorsque Cardon disparut dans la nuit, les Allemands qui étaient venus l'arrêter avec son protégé pensèrent que l'on prendrait facilement le Français le lendemain, et emmenèrent Mme Cardon et Hull. Ces derniers furent transférés à Caudry et, d'après Mme Cardon, à leurs tortures morales s'ajoutèrent les souffrances physiques dues à la brutalité allemande. Hull, en particulier, fut traité d'une manière abominable. A moitié affamé, il fut emprisonné dans un trou humide et nauséabond. Leur sort à tous les deux était si lamentable que les paysans essayèrent de leur faire passer quelques aliments, courant ainsi de gros risques.

Au bout de huit jours, la paysanne française et le caporal anglais furent traduits devant un Conseil de guerre allemand. Ils n'avaient personne pour les défendre. Tous deux furent condamnés à mort mais la peine prononcée contre Mme Cardon fut commuée, par la suite, en vingt ans de travaux forcés en Allemagne.
Après le procès, on les enferma dans des cellules voisines, Hull était enchaîné, on ne lui déliait les mains que pour manger.

Les prisonniers pouvaient de temps à autre communiquer par une fente de la muraille, et la noble femme fit tout ce qu'elle pouvait pour maintenir le moral de Hull. Il n'avait aucun espoir. Mme Cardon essaya de lui faire comprendre, à l'aide des mots qu'il connaissait, qu'après tout sa sentence pouvait être adoucie, mais il ne conservait aucune illusion. Sa grande préoccupation était la crainte que ses parents ne connussent jamais son sort. Il fit promettre à Mme Cardon qu'elle les en instruirait... après. Il n'avait pas le droit d'écrire et il était des plus difficiles de faire apprendre à Mme Cardon l'adresse de sa famille. Il fallut à cette dernière de grands efforts pour retenir ces mots anglais d'apparence barbare, pour apprendre l'adresse que le hussard dans sa détresse, ne cessait de lui murmurer à voix basse par la fente de la cloison. Il ne servait de rien d'épeler, les lettres prononcées en anglais n'avaient aucun sens pour elle, ils durent s'en tenir au son des mots.

Mais elle se souvint. Elle se souvint de la nuit du 21 octobre quand elle entendit les Allemands entrer dans la cellule de Hull et l'emmener. Elle se souvint de la journée du lendemain quand elle apprit qu'il avait été fusillé et était mort en soldat. Elle s'en souvint encore dans la prison d'Aix-la-Chapelle, où elle fut incarcérée, elle n'oublia pas davantage dans les prisons de Delitzsch et de Siegburg, où on l'envoya plus tard. La tragique vision du soldat anglais ne cessa de la hanter : son souvenir se mêlait de manière inextricable à ceux de son mari, Gustave, et de ses petits enfants, Marie-Jeanne [née en 1909], Gustave [né en 1910], de son bébé, Gabrielle [née en 1912].

En 1927, Mme Cardon était veuve et vivait misérablement dans une cabane au Cateau. Elle travaillait à l'usine avec sa petite Gabrielle, âgée maintenant de quatorze ans, pendant de longues heures pour ne pas mourir de faim. Les deux autres enfants ont été aidés par des amis et sont en mesure de gagner leur vie. Les parents du caporal Hull voulurent adopter un des enfants Cardon, mais cette mère, que rien ne pouvait abattre, décida que tant qu'elle en aurait la force, elle élèverait sa famille et tout en se montrant très reconnaissante, elle déclina cette offre.



Le journal Néo-Zélandais "Otago Daily Times du 13 juillet 1928" donne quelques détails supplémentaires sur la capture et les détentions :

Un jour, Hull s’aventura dans le jardin et fut aperçu par un voisin. Les Allemands soupçonnaient que des fugitifs se cachaient dans le village et le voisin qui avait fait cette découverte était en bons termes avec un espion à la solde de l'Allemagne. Sous la pression de l'espion, le voisin a vendu le secret pour 400 francs. Cardon raconte qu'il parlait à Hull dans sa cachette quand, le 22 septembre au soir, sa maison fut soudainement encerclée par des soldats allemands. Ils se sont dirigés directement vers les dépendances et, ne trouvant pas la trappe, ils ont déchiré son toit, laissant apparaître Cardon et Hull ensemble. Le Français savait que sa vie était perdue. Il est passé à travers la trappe et a été confronté à deux Allemands. Sentant qu'il importait peu qu'on lui ait tiré dessus à ce moment-là ou plus tard, il prit ses ravisseurs au dépourvu et, frappant l'un d'eux au nez, les dépassa dans la pénombre et se sauva. Sa position était terrible, car il ne pouvait pas rejoindre sa femme, qui était restée seule avec les enfants.

Madame Cardon et Hull ont été emmenés sous escorte dans une ville voisine où, avec à peine de quoi se nourrir, ils sont restés huit jours jusqu'à leur cour martiale. Ils n'ont pas eu droit à un avocat et ils ont tous deux été condamnés à mort. La peine de Madame Cardon a été commuée en une peine de vingt ans d’emprisonnement avec travaux forcés et une amende de 2000 marks. A défaut de paiement, la peine devait être augmentée d’un jour par 15 marks, une alternative qui ne provoqua rien d’autre que le rire de la victime.

Pendant plusieurs jours, Mme Cardon et Hull ont occupé des cellules adjacentes et ils ont pu converser occasionnellement par une ouverture dans le mur de séparation. Dans la nuit du 21 octobre, à 10 heures, ils ont entendu un véhicule s’arrêter sous le mur de la prison. Il y eut un piétinement dans la cellule suivante et, à travers le trou, Mme Cardon vit Hull s'éloigner entre des soldats baïonnette au canon. Elle n'a pas eu besoin d'être informée de son exécution le lendemain.

De janvier 1916 au 21 novembre 1918, Mme Cardon a été traitée comme criminelle de droit commun dans les geôles allemandes, connue par un numéro et non par un nom, et punie par une réduction de la ration pour la moindre faute.

Le sort de son mari était encore pire. Dès la nuit de son évasion, il a été traqué dans le nord de la France et en Belgique comme une bête sauvage. Quelques personnes courageuses se liaient parfois avec lui, mais le risque qu'elles couraient était trop grand pour qu'il l'imposât longtemps. Deux ou trois fois, il faillit atteindre la Hollande, mais il échoua au dernier moment. La plupart du temps, il dormait sous des haies ou dans un abri possible. Seul l'armistice mit fin à sa souffrance. Sa santé était tellement affectée par les difficultés que M. Cardon est mort en 1924.

 

    Herbert S Hull est né à Mile End, London, UK en 1882. Matricule 6389, il appartenait au 11e régiment de Hussards (Prince Albert's Own).

Hull

Son exécution le 21 octobre 1915 a eu lieu au stand de tir de Caudry, la ville où avait été jugé et détenu. L'endroit n'existe plus en tant que tel, il figure sur les cartes anglaises de l'époque (dans le carré 17) et l'on peut pouvait encore l'apercevoir sur cette photo aérienne de l'IGN de 1947.

caudry   Rifle range_t

    Le caporal H.S. Hull est inhumé dans le carré britannique du cimetière communal de Caudry, dont les pierres tombales sont inhabituellement couchées, tombe B.7. en compagnie de 138 autres soldats du Commonwealth dont 40 sont inconnus.

CaudryBC
(photo CWGC)

    La pierre tombale du caporal Hull porte l'écusson de son régiment adopté avec le nom en 1840. Y est écrite la devise "Treu und Fest" : Force et Loyauté ; c'est celle du prince Albert, époux de la reine Victoria. L'écusson était porté en "cap badge" sur la casquette des soldats.

gravestone Hull 11th_hussars_cap_badge


    Coïncidence de l'Histoire, ce même régiment, alors 11e Dragons Légers, participait en juin-juillet 1793 au siège de Valenciennes, puis à celui de Landrecies l'année suivante, ces deux villes ayant capitulé dans cette autre campagne de Flandres...
 
 
Marie-Louise MATON est née le 13 mai 1887 à Le Cateau, elle est décédée le 15 décembre 1971 à Fâche Thumesnil (59), elle épouse à Le Cateau le 20/04/1908 Gustave Arsène CARDON né le 4 décembre 1881 à Maurois (59) et décédé en 1924.
Ils ont eu 3 enfants : Marie-Jeanne née à Le Cateau le 24/03/1909, Gustave né le 20/07/1910 à Le Cateau (décédé en 1946) et Gabrielle, née le 02/04/1912 à Le Cateau, et qui sera adoptée par la Nation en 1928, suite au décès de son père.
 
Tous deux ont reçu la Médaille d'argent de la Reconnaissance Française (JORF du 11/03/1923)

JORF Cardon

On remarque que M. Cardon avait été condamné à la même peine de 20 ans de travaux forcés que son épouse en dépit de son absence.