Marguerite GIBLAT, Infirmière, qui a officié dans Valenciennes investie de fin août 1914 à fin février 1915 nous a laissé les quelques pages de son carnet de route, sans présentation (elle devait venir d'une autre région) ni information sur ce qu'elle devient en allant vers Mons avec intention de passer en Hollande puis de revenir en France non occupée.

        Son carnet donne des détails sur les premiers jours de l'occupation de Valenciennes, décrivant les peurs et espoirs des citoyens, et bien entendu les conditions de soins aux blessés :

 René Delame la signale parmi les infirmières venant de Paris :

Delame I-253


 

24-8-14. - On entend la canonnade ; les gens filent, filent. Les Allemands sont à Quiévrain. Il paraît que nous avons une défaite à Mons...
On nous a amené 13 blessés à l'hôpital ; peu graves. L'un d'eux m'a tendu sa ceinture :

 Mon père... mon alliance... Si je meurs... la rendre...
Et il s'endort.

Midi... Le gouvernement militaire est parti ; les trains ne marchent plus.
1 heure de l'après-midi. En allant à l'hôpital, je rencontre un soldat cycliste qui a l'air d'un fou :
 Madame, madame, où est le magasin des vivres ; il nous faut des cartouches, ils sont près du pont d'Anzin ; ils vont entrer...
Dans la ville, on ne sait rien.

25-8-14. - 5 heures du matin. L'hôpital est tout sens dessus dessous. Les Allemands sont à Anzin ; dans une demi-heure ils seront ici... Attendons. Je ne quitterai pas mon service, le labora­toire, ni les blessés. Maman décide de rester, elle aussi à l'hôpital, avec moi. Les gens comprennent maintenant ; ils fuient en troupes lamentables ; que sera ce soir ? On dit que des régiments ont reculé en Lorraine. Mère et moi avons apporté nos affaires; il faudra peut-être rester ici ce soir.
10 heures du matin. Le gosse qui me sert arrive, tout pâle :
 M'dame, les Allemands sont à la porte...
 Dis une prière, mon petit, et tiens-toi tranquille... Il est déjà reparti. Il revient à 10 h. et demie :
 M'dame, y z'ont demandé à Léon (le concierge) le chemin de Famars... Monsieur le Supérieur était devant la porte, il leur a répondu qu'on ne savait pas, qu'on était la Croix-Rouge ...
 Alors? ..
 Alors, un chef a dit comme ça « En temps de guerre, y a pas de Croix Rouge ». Y crient comme j'ai pas encore entendu... Sûr que c'est des barbares...
11 heures. Un infirmier arrive de la ville, très pâle ; sa maison est criblée de balles, son plafond effondré, sa famille dans la cave... Il a vu passer les Allemands ; ils ont l'air solides et admirable­ment équipés ; ils paraissent sortir de la caserne : Nous sommes trahis; les blessés d'hier disent que les Allemands étaient cachés chez des habitants et les ont tirés à bout portant... Ils étaient pleins de sang...
Les Allemands ont enlevé les drapeaux français à l'Hôtel de Ville et arboré ceux de l'Alle­magne.

29-8-14. - Nous sommes «Ambulance Allemande» ; c'est affiché... Il y a 40 Allemands éclopés et blessés légers dans la cour ; ils ne veulent pas lâcher leur fusil... On les hospitalise armés, loin des nôtres.
Midi moins dix. Le Lt.Cl. Kinzel, commandant la place de Valenciennes, vient à l'hôpital :
- J'ai dit, hurle-t-il, de donner 2 bouteilles de votre vin par homme pour célébrer le Sedantag !...
Il ponctue chaque phrase d'un coup de cravache sur sa botte.
- C'est donc, dis-je à mi-voix, qu'ils n'ont rien d'autre à célébrer...
Le major Allée me tire par mon voile pour me faire taire :
- Voulez-vous être fusillée? ..

Les Boches ont trouvé à l'Hôtel de Ville un paquet de brochures : le testament de Guillaume, qu'on avait fait saisir sur le marché où je l'ai vu vendre il y a quinze jours ; le maire, le docteur Tauchon, a été condamné à mort ; on le fusillera après-demain si la ville ne verse pas 1 million de rançon demain. Valenciennes est pleine d'Alle­mands ; ils forcent les commerçants à ouvrir leurs boutiques. Les nouvelles sont affreuses : la Bel­gique est toute envahie ; les Zeppelins sur Paris, nos armées écrasées, les Allemands à Compiègne... et les miens? ..


5-9-14. – On reçoit les nouvelles les plus contradictoires: Berlin pris par les Russes, la reine de Hollande prise par les Anglais, les Allemands à Chantilly... Je ne sais que croire...
Ils ont repris leurs blessés pour les envoyer en Allemagne. Le gouverneur Kinzel s'est installé à la gare; il s'y trouve plus en sûreté qu'à l'Hôtel de Ville. C'est bon signe. Ce matin il a fait placarder une affiche: « Quiconque n'aura pas déclaré dans les trois jours les armes et les pigeons sera fusillé; quiconque n'aura pas fait dans les huit jours sa déclaration d'état civil sera fusillé; quiconque ne répondra pas à une sentinelle sera fusillé... »
Fusillé... Fusillé... Fusillé.., C'est un refrain, Le gouverneur est allé hier chez M. Thiroux, fondateur et secrétaire général de la S.S.B.M. (1) de Valenciennes, parce que le drapeau français flottait toujours sur sa maison. Il le questionne, puis :
– Mais, vous tremblez, monsieur!
– J'ai quatre-vingt-onze ans, monsieur. je n'ai jamais eu peur et ce n'est pas devant vous que je tremblerai...
Le gouverneur n'a pas insisté.

7-9-14. – Un soldat blessé est mort à l'hôpital; l'enterrement a eu lieu tout à l'heure; la foule est venue, à 2 heures précises à notre collège où l'on dit l'office. Vers la fin du service la  porte s'ouvre à deux battants: en grande tenue,  vraiment noble et élégant, affectant d'une manière excessive un profond respect, le colonel Kinzel entre. Il est suivi de deux officiers. Deux soldats allemands tirent d'un carton une couronne très verte à fleurs blanches et mauves. Les officiers sont sanglés dans leurs ceinturons d'or; je regarde le détail des sabres, les casques à pointe d'or avec l'aigle déployé. C'est lourd et splendide.
Au cimetière, Kinzel fait tirer à blanc sur le cercueil. Cabotin, va...

8-9-14. – Nous n'entendons plus le canon de Maubeuge. Que se passe-t-il? Maubeuge s'est rendue... Ce bruit court sur toutes les lèvres...
Midi. On raconte que les forts de Maubeuge ont été repris à la hache par les marsouins et par les zouaves... Oh! Joie! ...
2 heures, après-midi. ,Maubeuge s'est bien rendue... Alors, c'est vrai, c'est la défaite... Tous les miens, Paris?.. Et ce Wacht am Rhein qu'ils chantent à longueur de journée... Et ces millions de roues et de bottes qui me passent sur le cœur... Mon Dieu, oh! mon Dieu! ...
5 h. 30. Le gouverneur est venu à l'hôpital; il jubilait; d'un air épanoui, il a annoncé que quatre généraux et quarante mille hommes étaient pris à Maubeuge.
– Vous avez tout perdu, sauf l'honneur ! …
Idiot, va ! …

Mme Dallé est venue me chercher; c'est ma voisine; elle est délicieuse; elle me dit, avec son parler belge si amusant :
– Tous les hommes pleurent; viens leur parler... Je suis moi-même toute désemparée, et je cherche à consoler les autres :
– Il ne faut pas pleurer !... Si les Allemands vous voyaient !... 
Nous sommes fous de désespoir.

16-9-14. – On ne sait toujours rien. Hier, un avion a survolé Valenciennes, mais nous ignorions sa nationalité. La ville est en état de siège; ils ont placé des mitrailleuses dans tous les coins et placardé des affiches terrifiantes :

« Quiconque conservera chez soi des vêtements de soldats français sera fusillé; »
« Quiconque cachera un soldat français sera fusillé; sa maison sera brûlée. »

C'est la Terreur.

Il y a, pour garder l'Hôtel de Ville, un corps de soldats superbes habillés de vert avec baudriers d'or. Maman a vu passer un général de vingt ans habillé de gris pâle avec bandes groseille; il était entouré de cette garde ; on dit que c'est un fils de Guillaume.

 

(...........................  A suivre .................................. )

 

20-2-15. — Je n'écrirai plus rien! ... Prépare­-toi, maman; c'est à Paris que nous entendrons sonner les cloches de Pâques... Un immense colonel de la Kommandatur a dit à M. Paul Dupont:
Puisque la matâme est sehr krank, je donne passeport jusqu'à Mons... Nous n'aurons pas le droit de bouger de Mons... Comptez dessus... Pendant la guerre de 70, père a été fait prisonnier à Sedan Il s'est évadé... Il est revenu prendre sa place.

— Maman, écoute-moi... Je veux rentrer en France... Je veux encore servir...
— Calme-toi, mon enfant...
— Quand nous serons à Mons, nous pourrons trouver le moyen de nous évader...
— Nous évader?.. Comment, nous évader?...
— Puisque nous ne pouvons pas avoir de passeports pour la France, nous irons franchir la frontière hollandaise. Il paraît qu'il y a des endroits moins gardés.
— Mais tu es folle; les réseaux de fils de fer sont électrifiés... Et puis, tu n'es pas en état de supporter cette fatigue... Il faut d'abord songer à te soigner...
— Maman, je veux m'évader... j'aime mieux une balle que cette agonie... Et puis...
— Et puis quoi?...
— Et puis, nous passerons les renseignements qu'on va nous donner...
— Mais, ma pauvre petite...
— Maman, mon père a été comme nous autrefois... Crois-tu qu'il accepterait de rester prisonnier?...
Maman me regardait, calme, toujours égale à elle-même:

— Ton père parlerait comme ça...

 

 

 

 


 

  •  Le Journal Officiel de la République Française du 18 février 1919 cite Margerite GIBLAT comme récipiendaire de la Médaille d'Honneur des Epidémies attribuée par le Ministère de la Guerre, Médaille d'argent :

médaille

 

 

 

  •  Le Journal Officiel de la République Française du 7 Mai 1920 donne davantage d'explication dans la citation qui accompagne la Médaille d'Argent de la Reconnaissance Française :

 

JO 19200507 p 6823 extrait

   Mlle Giblat (Marie-Désirée-Marguerite), à Paris : infirmière d'élite et d'un dévouement à toute épreuve, s'est consacrée, depuis le début des hostilités, à l'assistance de nos soldats malades ou blessés. A été attachée d'abord à l'hôpital 2 à Valenciennes où, pendant plus de six mois, au cours de l'invasion, elle a prodigué ses soins aux hospitalisés. Prisonnière en Allemagne, est parvenue à rentrer en France après dix-huit mois de captivité. Dès son retour, à repris son service dans les hôpitaux de Paris, donnant tout son temps au service des blessés au prix des plus dures fatigues. Titres exceptionnels.

 

 3mrf

 Médailles de la Reconnaissance Française

 

  • En Janvier 1916, le Bulletin trimestriel de l'Association mutuelle des infirmières de la Société de secours aux blessés militaires signalait :

AMI
sans encore savoir que la déportation attendait l'infirmière, dont le journal à Valenciennes s'arrête en février 1915.

     On peut tenter un décompte en combinant les informations :

  • Août 1914-Février 1915 : 6 mois de service à Valenciennes
  • Février 1915 - Janvier 1916 : 12 mois de déportation
    • En Janvier 1916 elle est rentrée d'Holzminden & Radstat, le JO de 1920 compte le séjour dans Valenciennes envahie dans la période de captivité.