C'est au hasard d'un rangement de bibliothèque que j'ai relu ce passage d'une oeuvre d'un auteur célèbre. Je ne résiste pas au plaisir de le soumettre dans ce blog plus spécialement destiné à 1914-1918, sachant qu'il a été écrit plus de 60 ans avant cette guerre où tant de civils ont été déplacés, et qu'il reste de nos jours particulièrement approprié.

 

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Lucien Jonas in " Les Boches au pays noir"

Les exilés sont épars ; la destinée a des souffles qui dispersent les hommes comme une poignée de cendres. Les uns sont en Belgique, en Piémont, en Suisse, où ils n’ont pas la liberté ; les autres sont à Londres, où ils n’ont pas de toit. Celui-ci, paysan, a été arraché à son clos natal ; celui-ci, soldat, n’a plus que le tronçon de son épée qu’on a brisée dans sa main ; celui-ci, ouvrier, ignore la langue du pays, il est sans vêtements et sans souliers, il ne sait pas s’il mangera demain ; celui-ci a quitté une femme et des enfants, groupe bien-aimé, but de son labeur, joie de sa vie ; celui-ci a une vieille mère en cheveux blancs qui le pleure ; celui-là a un vieux père qui mourra sans l’avoir revu ; cet autre aimait, il a laissé derrière lui quelque être adoré qui l’oubliera ; ils lèvent la tête, ils se tendent la main les uns aux autres, ils sourient ; il n’est pas de peuple qui ne se range sur leur passage avec respect et qui ne contemple avec un attendrissement profond, comme un des plus beaux spectacles que le sort puisse donner aux hommes, toutes ces consciences sereines, tous ces cœurs brisés.


Ils souffrent, ils se taisent ; en eux le citoyen a immolé l’homme ; ils regardent fixement l’adversité, ils ne crient même pas sous la verge impitoyable du malheur : Civis romanus sum ! Mais le soir, quand on rêve, – quand tout dans la ville étrangère se revêt de tristesse, car ce qui semble froid le jour devient funèbre au crépuscule, – mais la nuit, quand on ne dort pas, les âmes les plus stoïques s’ouvrent au deuil et à l’accablement. Où sont les petits enfants ? Qui leur donnera du pain ? Qui leur donnera le baiser de leur père ? Où est la femme ? Où est la mère ? Où est le frère ? Où sont-ils tous ? Et ces chansons qu’on entendait le soir dans sa langue natale, où sont-elles ? Où est le bois, l’arbre, le sentier, le toit plein de nids, le clocher entouré de tombes ? Où est la rue, où est le faubourg, le réverbère allumé devant votre porte, les amis, l’atelier, le métier, le travail accoutumé ? Et les meubles vendus à la criée, l’encan envahissant le sanctuaire domestique ! Oh ! que d’adieux éternels ! Détruit, mort, jeté aux quatre vents, cet être moral qu’on appelle le foyer de famille et qui ne se compose pas seulement des causeries, des tendresses et des embrassements, qui se compose aussi des heures, des habitudes, de la visite des amis, du rire de celui-ci, du serrement de main de celui-là, de la vue qu’on voyait de telle fenêtre, de la place où était tel meuble, du fauteuil où l’aïeul s’était assis, du tapis où les premiers-nés ont joué ! Envolés, ces objets auxquels s’était empreinte votre vie ! Evanouie, la forme visible des souvenirs ! Il y a dans la douleur des côtés intimes et obscurs où les plus fiers courages fléchissent. L’orateur de Rome tendit sa tête sans pâlir au couteau du centurion Lenas, mais il pleura en songeant à sa maison démolie par Clodius.


Les proscrits se taisent, ou, s’ils se plaignent, ce n’est qu’entre eux. Comme ils se connaissent, et qu’ils sont doublement frères, ayant la même patrie et ayant la même proscription, ils se racontent leurs misères. Celui qui a de l’argent le partage avec ceux qui n’en ont pas, celui qui a de la fermeté en donne à ceux qui en manquent. On échange les souvenirs, les aspirations, les espérances. On se tourne, les bras tendus dans l’ombre, vers ce qu’on a laissé derrière soi. Oh ! qu’ils soient heureux là-bas, ceux qui ne pensent plus à nous ! Chacun souffre et par moments s’irrite. On grave dans toutes les mémoires les noms de tous les bourreaux. Chacun a quelque chose qu’il maudit, Mazas, le ponton, la casemate, le dénonciateur qui a trahi, l’espion qui a guetté, le gendarme qui a arrêté, Lambessa où l’on a un ami, Cayenne où l’on a un frère ; mais il y a une chose qu’ils bénissent tous, c’est toi, France !


Oh ! une plainte, un mot contre toi, France ! Non, non ! On n’a jamais plus de patrie dans le cœur que lorsqu’on est saisi par l’exil.


Ils feront leur devoir entier avec un front tranquille et une persévérance inébranlable. Ne pas te revoir, c’est là leur tristesse ; ne pas t’oublier, c’est là leur joie.

 

    Dévoilant l'auteur à ceux qui ne l'auraient pas encore reconnu, cet avertissement de l'éditeur de l'édition de 1877 révèle la censure de l'époque, toujours active dans les années de guerre :

Avertissement
Edition numérique disponible sur Gallica

 

 

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