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BOMBARDEMENTS ALLIES A VALENCIENNES 

 

Extraits du livre de René Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918. Faits de guerre et souvenirs" Hollande & Fils ed. 1933

             "A partir de 1918, les aviations françaises et anglaises, montrèrent une grande activité. Les visites qu'ils nous rendaient se faisaient de plus en plus fréquentes.

Janvier
Février
Mars
Mai
Juin
Juillet
Août
Septembre
Octobre
Novembre

 

  •    Janvier 1918
        Non signalé par Delame, mais paru dans la Gazette des Ardennes du 10/01/1918, un bombardement en date du 04/01/1918 :3 blessés : DELACROIX Jeanne, DUPREZ Adolphe, SIMON Joseph

    GdA 1918-018

  • Février 1918

             C'est ainsi que le 2 février 1918, un aviateur allemand, poursuivi par des avions anglais, ne voulant pas se rendre, engagea la bataille. Il fut bientôt abattu et les bombes qu'il avait à bord tombèrent sur Saint-Vaast, tuant ou blessant les personnes dont les noms suivent : 
    La femme Biretti, 54 ans, 1, rue du Torrent, fut tuée dans son domicile, par éclat qu'elle reçut dans le dos.
    La jeune Marguerite Taxin, 14 ans 1/2 fut également tuée en face de son domicile, deux autres jeunes filles, Paule Maire, 11 ans, et Elaquet Marcelle, 3 ans, furent grièvement blessées.
    Herbeaux Joseph, 54 ans, domicilié à Aubry, fut tué.

    Quant aux aviateurs, ils furent brûlés dans leur appareil, lors de l'atterrissage.
          Au camp d'aviation, il y eut toute la nuit une grande agitation, jusqu'à 4 heures du matin, car les aviateurs alliés tentaient d'y jeter des bombes.

         En consultant les actes de décès, on retrouve les noms exacts des tués enregistrés le 2 février à 14h :
    • WAXIN Marguerite, née à Valenciennes le 19 juin 1903,
    • HERBAU Pierre Joseph, né à Rumegies le 5 novembre 1855,
    • BAVAI Adéline, veuve POIRETTE Célestin, née à Valenciennes le 25 janvier 1863.

      à 19h est enregistré le décès de
    • FLOQUET Marcelle, née à Valenciennes le 19 mai 1915.

         A noter que les actes, en résistance au changement d'horaire imposé par l'occupant commencent par "Heure actuelle de l'Hotel de Ville"

    Heure HdV

    Le 9 février, la Gazette des Ardennes, journal édité par l'ocupant, publie dans sa rubrique habituelle le compte rendu suivant :

    GDA 1918-087

 

 

  • Mars 1918

    La Gazette des Ardennes du 27 mars signale des blessés à Marly-les-Valenciennes le 17 mars 1918 :

    • HERMAIN Emile-Joseph, 70 ans, blessé. (Deux fils et un gendre sont prisonniers de guerre)
    • DEHECQ Marcel, 4 ans, blessé.
    • POLY Fernand, 19 ans, blessé.
    • HUREZ Henri, 68 ans, blessé. (Son fils est soldat dans l'armée française)
    • VANDIPENDAELE-FONTAINE Henriette, 24 ans, blessée. (Deux frères et un beau-frère sont soldats dans l'armée française)

            Pendant la grande offensive allemande de mars 1918, les aviateurs qui connaissaient la présence du Kaiser sur le front, redoublèrent d'activité.

    C'est ainsi que le 27 mars 1918, les aviateurs anglais vinrent, par un beau clair de lune, lancer à plusieurs reprises des bombes sur la gare de Valenciennes.
    • La première bombe tomba en face de l'hôpital établi au lycée Wallon, et fit un trou énorme, traversant l'aqueduc du bras de décharge, dont la voûte avait 0 m. 80 d'épaisseur, plus une couche de 0 m. 80 de terre, ce qui prouvait une fois de plus, que les caves n'offraient qu'un abri très précaire.
    • La seconde bombe tomba à cinquante mètres de là, sur la grille du même hôpital.
    • Trois autres bombes furent lancées dans la cour du Lycée sans causer d'accident de personnes, mais il y eut des dégâts matériels considérables. Malheureusement les voies et les gares ne furent pas touchées, les avions se trouvant à une très grande hauteur. Il s'en fallut de cinquante mètres que le dépôt de gaz asphyxiants d'Iwuy ne sautât.
      Les canons sur auto, circulant sur le boulevard se mettaient à la poursuite de ces avions, tâchent de les atteindre, et c'est avec la plus grande anxiété que je suivis toutes les phases de cette bataille aérienne.

 

 

  • Mai 1918
    Le Samedi 18 mai 1918, par un temps splendide et très chaud, onze avions français et anglais vinrent nous rendre visite à 10 h 1/2 du matin. Ils commencèrent par lancer quelques bombes sur le village de Trith, tuant six civils. Ils planèrent ensuite sur Valenciennes, où stationnait en gare, un train de munitions qu’ils essayèrent de faire sauter. Malheureusement, les bombes tombèrent à peu de distance, faisant quelques victimes, ainsi qu'on le voit dans le rapport circonstancié de la police :
    Quatre bombes viennent d'être jetées sur la Ville.
    • La première atteignit une petite remise, appartenant à M. Mineur, teinturier, rue Cahaut.
    • Une seconde tomba sur l'un des bâtiments de M. Lefebvre, blanchisseur dans la même rue. 
    • Une troisième dans un terrain vague, à 200 mètres environ du nouveau pont de l'avenue Villars. .
    • Enfin, la quatrième, à environ 300 mètres du champ d'aviation, en face de l'immeuble portant le numéro 69 de l'avenue de Cambrai.
      Les dégâts furent considérables. Quatre ménages qui habitaient les immeubles portant les numéros 27, 29, 33, 35 de cette avenue se trouvèrent sans abri. De nombreuses vitres furent brisées, tant dans la rue Cahaut, qu'au Clos des Villas.

    Les victimes au nombre de sept furent : 
    1. Vaillaux Adèle, 58 ans, rue Cahaut, 35, blessée grièvement, admise à l'Hôtel-Dieu.
    2. Belot Alphonsine, Epouse Terrez, 26 ans, rue Cahaut, 27, blessée aux cuisses, admise à l'Hôtel-Dieu.
    3. Vandeville Marcel, 23 ans, hôtelier en garage, près de ]a Citadelle, blessé grièvement, soigné chez lui. 
    4. Malesse Clémence, 24 ans, batelière en stationnement à la Citadelle, soignée chez elle. 
    5. Caillez Joseph, 30 ans, peintre, demeurant rue Gillis, blessé légèrement au cou.
    6. Gagneaux Malvina, 26 ans, ménagère demeurant rue Cahaut, blessée sur différentes parties du corps, admise à l'Hôtel-Dieu.
    7. Darras Georges, né le 12 septembre 1865, à Noreuil, évacué de ladite commune, domicilié à Valenciennes, 18, rue des Maillets, tué. Ce dernier était occupé à charger des décombres, avenue de Cambrai, et son cadavre fut transporté à la morgue (Hôtel-Dieu).
    MM. les docteurs Trouillet et Hédot, qui s'étaient rendus sur les lieux, donnèrent leurs soins aux blessés.

    19180518
    Gazette des Ardennes du 29/05/1918


    Le dimanche de la Pentecôte, 19 Mai 1918, par un temps clair, une grande activité aérienne se manifesta de nouveau. Une première attaque eut lieu vers 10 heures. Les avions survolaient la ville, et furent reçus par une salve d'artillerie très nourrie : mais, aucun d'eux ne fut atteint. Nouvelle visite d'avions à 11 h. 1/2, certains des projectiles tombaient dans le quartier de la gare ; l'un d'eux éclata derrière la statue des Carpeaux, brisant les vitres du voisinage ; deux hommes furent tués au lieu dit le Vert-Gazon, banlieue ouest de Valenciennes.
    Un officier qui passait sur le boulevard sonna chez moi, pour s'abriter, disant qu'il craignait plus les éclats d'obus allemands que les bombes françaises ou anglaises. Ce qu'il y eut de surprenant, c'est qu'il n'y ait pas eu plus de victimes, les canons contre avions placés autour de la ville et au champ d'aviation, tirant en l'air sans s'inquiéter des civils.
    Le directeur de l'école du Faubourg de Paris, qui se trouvait à proximité du champ d'aviation, entendant siffler les bombes, eut la présence d'esprit de faire coucher tous les enfants. Il évita ainsi de graves accidents.
    La visite que nous eûmes à 6 h. 1/2 du soir, fut plus sérieuse, car elle fit cette fois des victimes, et d'importants dégâts. Vers 4 heures de l'après-midi, étant très fatigué, je me reposai dans mon jardin en compagnie de mon ami Dupont et de mon frère Maurice, quand nous entendîmes la sirène, suivie aussitôt d'une violente canonnade. Nous vîmes alors six avions français et anglais, qui se trouvaient à une très grande hauteur et formaient le triangle. Le Capitaine dirigeant cette escadrille, qui se trouvait en queue, lança une fusée. Ce fut alors le signal d'une pluie de bombes. Tout danger passé, nous retournâmes dans le jardin, et nous vîmes une énorme colonne de fumée. M. Dupont, crut que c'était sa banque, située rue du Quesnoy, qui brûlait, et chacun de nous courut sur le lieu du sinistre; une bombe était tombée sur l'imprimerie de MM. Seulin et Dehon, à proximité de l'église Notre-Dame, et en un instant, elle était en flammes. Il faut dire que les Allemands y avaient caché un dépôt d'essence. Les rues furent barrées, et une pompe appartenant à la ville de Saint-Quentin fut mise immédiatement en batterie, mais les Allemands ayant réquisitionné les lances en cuivre pour les remplacer par des lances en zinc plus larges, la pression ne fut pas assez forte pour noyer le foyer de l'incendie, de sorte que les pompiers durent s'exposer pour protéger les maisons voisines. Il se trouvait dans cette imprimerie six millions de bons de Valenciennes sur le sort desquels M. Dugardin, notre sous-préfet, était très inquiet, mais l'officier Krown, chargé de ce service avait eu soin de les faire mettre à l'abri.
    Le feu avait une telle intensité, que la maison du notaire Roger et la remise du docteur Bourlon, situés à proximité, commençaient à brûler. Celle-ci, malgré les efforts des pompiers pour la protéger, fut bientôt la proie des flammes. Pendant ce temps, les soldats allemands parcouraient les appartements de M. Roger, pour voler ce qui leur tombait sous la main, sous prétexte de sauvetage. Le Commandant arriva à temps pour les en faire sortir, pendant que M. Roger sauvait ses minutes. Le clocher de Notre-Dame, situé à trente mètres à peine de l'incendie disparaissait dans ce tourbillon de fumée et de flammes ; un officier supérieur vint me dire alors d'enlever tout ce qui se trouvait dans l'église, qui courait un grand danger. Je prévins immédiatement le Maire et J. Billet, qui, avec le Doyen donna des ordres aux pompiers de visiter les combles du clocher, où déjà quelque poutres étaient en flammes.
    Elles furent immédiatement coupées avec des haches, et jetées sur le pavé.
    Chez M. Dupont père, l'écurie située rue du Quesnoy, qui touchait par derrière au bâtiment Dehon et Seulin, commençait également à brûler ; la bombe étant tombée à quelques mètres de là.

    Naturellement, cette attaque ne se passa pas sans accidents. Les brancards circulèrent et les prêtres donnèrent l'absolution de côté et d'autres.
    Voici d'ailleurs le l'apport de la police à ce sujet : 
    " J'ai l'honneur écrit l'inspecteur Hot, de porter à la connaissance de M. l'adjoint faisant fonction de Maire de la Ville de Valenciennes, que des renseignements qui me sont fournis par le brigadier Havez, du service de la Sûreté, il résulte que des bombes ont été jetées sur la ville hier, 19 courant, vers 6 h. 1/2 du soir, aux endroits ci-dessous désignés, occasionnant les dégâts et accidents suivants. 
    1. Rue Capron, sur la maison d'habitation de M. Dreyfus : toiture effondrée, nombreuses vitres brisées. 
    2. Rue Askièvre, nombreux immeubles atteints. 
    3. Rue Delsaux, face l'immeuble portant le n° 1. 
    4. Rue Delsaux, sur la toiture de l'immeuble portant le n° 72 de la maison Watelle. 
    5. Rue Louis-Cellier, plusieurs maisons effondrées. 
    6. Rue Comtesse, plusieurs maisons effondrées. 
    7. Rue du 22-septembre, plusieurs maisons et une écurie endommagées, un cheval tué. 
    8. Rue de la Barre, sur l'immeuble portant le n° 22, maison en partie effondrée, un hangar effondré. 
    9.  Rue du Grand-Fossart, n° 9, chez M. le Docteur Mariage. 
    10.  Rue des Ursulines et rue de Hesques : un violent incendie s'est déclaré dans l'imprimerie Seulin-Dehon, ainsi que chez M. Roger, notaire.

    Ont été victimes : 
    1°   Crombez Alfred, 44 ans, prisonnier civil, en logement rue de la Halle, tué. 
    2°   Gauchez Désiré, 78 ans, rue Comtesse n° 3, tué. 
    3°   Druon Jean-Baptiste, 56 ans, enclos du Béguinage, tué. 
    4°   Chaval Romarin, 23 ans, rue du Chauffour, tué. 
    5°  Duhem Victor, 44 ans, rue d'Audregnies, 12, blessé grièvement (mort des suites de ses blessures). 
    6°   Quentin Louis, 13 ans, cour Emile-Durieux, jambe droite arrachée. . 
    7°   Leroy Elise, 22 ans, place Froissard, 15, blessée légèrement. 
    8°   Dutrieux Alexandre, 18 ans, rue de la Halle, blessé. 
    9°   Chastin Adèle, femme Ghislain, 39 ans, rue Delsaux. 62, blessée légèrement à l’œil droit. 
    10°  Masset Alfred, 14 ans, rue Delsaux, 57, blessé grièvement (décédé). 
    11°  Defert Joséphine, 13 ans ; allée des Soupirs, légèrement blessée à la jambe gauche. 
    Deux militaires ont été tués, quatre sont blessés.

    19180519
    Gazette des Ardennes du 29/05/1918


    Le lendemain matin, 20 Mai 1918 le toit de la maison Dreyfus, située rue Capron fut complètement éventré par un obus. L'officier qui depuis un an et demi logeait dans cette maison, ne voulut cependant pas la quitter, et y fit faire quelques réparations de fortune.

    Naturellement, le Conseil municipal eut à s'occuper des dégâts causés par ces bombes.
    M. Billiet, adjoint, fit faire par M. Armbruster, architecte de la ville, le relevé de toutes les maisons qui avaient été touchées, celles qui étaient encore habitées, et celles qui ne l'étaient plus.
    Il proposa de faire les réparations à la charge de la ville, pour les personnes qui n'en avaient pas le moyen, mais contre remboursement dans l'avenir.
    A Trith où il y avait eu également beaucoup de victimes, dont six jeunes filles travaillant à la cartoucherie, l'officier fit venir aux funérailles un piquet de 60 hommes, les familles refusèrent la musique. Les Allemands profitaient de ces incidents pour exciter la population contre les Anglais.
    Une commission spéciale fut nommée, se composant de MM. Jules Billiet, adjoint aux travaux, Henri Armbruster, architecte, Marcel Bouillon, délégué de l'administration, conseiller municipal, Albert Fortier et Alexandre Brasseur, entrepreneurs.
    Cette commission avait pour mission de se transporter sur les lieux des accidents et de prendre les mesures nécessaires, sur la demande des propriétaires, pour faire procéder au déblaiement, puis la note ou mémoire établi par le bureau des travaux était scrupuleusement vérifiée.
    MM. Albert Fortier, Alexandre Brasseur, Henri Armbruster présents à la réunion du 25 mai, soumirent cette question des responsabilités à la compétence du Conseil municipal, avant d'entreprendre les visites dans les immeubles sinistrés.

    En conséquence, celui-ci prit la délibération suivante :
    " Considérant que de nombreuses dégradations résultant de faits de guerre ont atteint un grand nombre d'immeubles de la Ville et de ses faubourgs, qu'elles nécessitent des réparations urgentes, soit au point de vue de la sécurité publique soit dans un intérêt public, par exemple pour conserver une habitation à des évacués. 
    " Que de nombreuses difficultés peuvent se présenter, soit pour apprécier la nature, la nécessité et l'urgence des travaux réclamés, soit pour déterminer à quelle concurrence de quelles sommes la ville devrait consentir des avances pour en assurer l'exécution, soit à d'autres fins imprévues. 
    " Considérant qu'en dehors de ces cas particuliers, fréquentes sont les occasions où les lumières et l'autorité d'un groupement comprenant les spécialistes, peuvent servir utilement en la matière, les intérêts de la ville. 
    " Considérant que le nombre des Conseillers municipaux présents à Valenciennes étant réduit à treize, il devient indispensable de recourir à une commission mixte.

    " En conséquence : 
    "Approuvant la proposition de l'Administration municipale, décide que la Commission des travaux sera complétée par l'adjonction de nouveaux membres pris en dehors du Conseil.
    " Confirme dans leurs fonctions ou nomme aux fonctions de commissaires aux travaux : MM. Billiet, Armbruster, Bouillon, Fortier, Brasseur.
    " Dit que cette commission aura charge et mandat de pourvoir en matière de travaux et en. cas de péril ou d'intérêt public, soit aux nécessités dérivant des faits et risques de guerre, soit à toutes vérifications, études et mains-d'œuvre utiles à la ville dans les meilleures conditions de sécurité, et de surveillance compatibles avec les circonstances.

    19180520
    Gazette des Ardennes du 29/05/1918



    Le lendemain, 21 mai 1918, comme il fallait s'y attendre, par deux fois, la sirène nous réveilla, l'électricité fut coupée, et sans fausse honte, chacun cette fois, descendit dans sa cave, après la leçon de la veille. Mais cette fois, les avions, après avoir essayé une violente canonnade continuèrent leur chemin sans avoir été touchés.
    A la suite des accidents produits par les bombes, la Mairie recevait le 24 mai 1918, de la Commandanture, l'avis par lequel la Gendarmerie était chargée de trouver des caves pouvant autant que possible résister aux bombes. Une inscription sur la rue devaient les désigner comme telles. Les habitants de ces maisons étaient priés d'en permettre l'accès en tout temps.
    En effet à la suite de cette circulaire, lorsque la sirène signalait l'approche des avions, vous pouviez toujours entrer dans une cave pour vous mettre à l'abri. Aussi, dès la moindre alerte, les rues étaient-elles désertes. Des soldats allèrent même de maison en maison, pour faire le recensement des caves indiquant le nombre d'hommes que l'on pouvait y mettre, s'assurant également de leur solidité.

    Les attaques aériennes se multipliaient, le temps étant particulièrement propice.


    Il y eut ce matin du 22 mai 1918, des cérémonies très impressionnantes, les obus ayant fait quinze victimes civiles. J'avais demandé, pour rendre ces funérailles plus imposantes, qu'elles fussent faites officiellement dans une seule paroisse ; mais ma proposition ne fut pas acceptée par le Conseil municipal.
    Les Allemands, dans leurs journaux, disaient que de leur côté, ils avaient jeté 175.000 kilos de projectiles sur Dunkerque, Calais, Saint-Omer et Compiègne. Mais ce qu'il y avait surtout d'effrayant, c'était la rapidité avec laquelle ces attaques se produisaient, ne laissant que très peu de temps pour se mettre à l'abri ; c'est ainsi qu'à Trith, une mère de six enfants, lavant tranquillement son linge fut transpercée par une bombe.
    D'ailleurs, la population fut assez impressionnée des dernières attaques, qui firent tant de victimes.

    Le dimanche 26 mai 1918, je visitai les combles de la maison de M. Roger, notaire, qui avait été détruits par les bombes, et l'incendie de l'imprimerie Seulin et Dehon, quand on commença à tirer le canon au polygone de Sebourg.
    "Immédiatement, il voulut descendre dans sa cave, je le rassurai, lui disant qu'il n’y avait aucun danger. Il me regarda, et me dit : "Je ne vous cacherai pas que maintenant j'ai peur, mais cela se passera. " 
    Qui connaît M. Roger sait qu'il n'était pas impressionnable, et que le danger ne lui faisait pas peur, mais cela prouve l'état d'esprit dans lequel se trouvait notre population après quatre années d'occupation, exposée à toutes les vexations, et toujours sous le coup d'une mort terrible.


    Le lundi 27 mai 1918, fut une journée assez agitée. Ecrivant comme tous les soirs mes notes dans ma chambre à coucher, les gendarmes frappèrent à ma porte pour me prévenir que l'on apercevait encore de la lumière au travers de mes jalousies, et qu'il fallait éteindre immédiatement.
    A peine, venais-je de m'endormir, qu'à 1 h 1/2 du matin, j'entendis appeler sur le boulevard. Sans allumer, j'ouvris ma fenêtre et demandai au soldat allemand ce qu'il voulait. Il me répondit qu'il venait prévenir le général de Fünckel arrivé chez moi depuis la veille avec ses trois officiers d'ordonnance, que son régiment était en gare. Je descendis donc lui ouvrir et le conduisis dans la. chambre du généraL Me trouvant seul avec ce soldat, il m'avoua qu'il était venu prévenir son général que des aviateurs devaient venir cette nuit même, et dans la journée, jeter des bombes sur la ville, et qu'il fallait descendre dans la cave. Je fus surpris que les Allemands fussent si bien renseignés, mais il pensait que des ordres avaient été trouvés sur des aviateurs français ou anglais.

    Toujours est-il qu'à 1 h. 1/2 de l'après-midi, au moment où nous allions nous mettre à table chez mon beau-frère Pierre Delcourt, des bombes tombèrent avant même que la sirène ait donné le signal de se mettre à l'abri. Par prudence, nous descendîmes vingt minutes dans la cave : les Allemands ne tirèrent presque pas contre ces avions. En quelques minutes, les aviateurs jetèrent 17 bombes, entre le faubourg de Paris et la gare, des femmes et des enfants qui n'avaient pas eu le temps de se garer furent horriblement mutilés. Le spectacle était affreux à voir !

    • Une bombe tomba dans le quartier populeux de la rue Neuve. Une mère me dit qu'en entendant le sifflement de la bombe, elle mit son enfant à terre, et se coucha sur lui. Tous deux furent ainsi sauvés, les éclats passant au-dessus d'elle, et blessant grièvement sa mère. 
    • Sur le chemin de la Digue, il y eut également plusieurs victimes dont une de nos ouvrières, Mme Gilles et sa petite fille qui furent toutes deux tuées. J'étais au bureau de police, quand son mari affolé de ne pas la voir rentrer, vint voir si elle n'était pas parmi les victimes. Inutile de dépeindre la douleur de cet homme. lorsqu'il apprit la triste nouvelle.
    • Un batelier de la C. R. B., qui par erreur, était passé par Valenciennes, se rendant à Douai, fut tué sur son bateau, ainsi que sa femme en passant à l'écluse Notre-Dame, et leur fillette fut grièvement blessée. Il restait à bord une autre fillette que des bateliers voisins recueillirent. Ce bateau contenait un chargement de choucroute.

    Voici les noms des victimes de ce raid d'aviation : 
    Tués :
    1. Victor Plichon. 
    2. Berthe Lussiez. 
    3. Odette Gilles 
    4. Henri Bernier. 
    5. Gilbert Mascaut. 
    6. Flore Gisse. 
    2 soldats allemands.

    Blessés :
    1. Laplace. 
    2. Fabienne Cochez. 
    3. Jeanne Brouillon. 
    4. Louis Lamalce 
    5. Maria Laplace 
    6. Augustin Nef. 
    7. Augustin Quillin.
    8. Maurice Blas. (voir en 1917, le 30/09)
    9. Auguste Benois.
    10. Léonard Sautiez.
    11. Clémence Duchappart. 
    12. Gustave Jacob.
    13. E. Froissaint. 
    14. Maria Figue. 
    15. Arsène Dubois. 
    16. Valentine Pols.
    Trois soldats italiens prisonniers.

    Pour le soir, une autre attaque était attendue. 80 avions allemands étaient prêts à s'envoler au premier signal pour leur livrer bataille.
    • Plusieurs bombes tombèrent encore sur la ville, sans toutefois faire de victimes,
    • rue du Bois, une dame fut cependant blessée au bras et à la figure, rue des Echelles, rue de l'intendance, les bâtiments de l'ancienne poste furent très endommagés.
    • Place Saint-Jean au "Soldatenheim ", une bombe tomba dans la cour, tous les carreaux de M. Henry, de la Chambre de commerce, et ceux du bureau de M. Turbot volèrent en éclat.

    A Maubeuge, que le Kaiser quittait, Hindenburg et Ludendorff venant d'y faire une conférence, il y eut également de nombreuses bombes lancées. Hautmont en reçut dix pour sa part, mais nous n'en connûmes pas le résultat, toute communication étant devenue impossible.

    19180527
    Gazette des Ardennes du 7 juin 1918


    Le 29 mai 1918 :

    19180529
    Gazette des Ardennes du 7 juin 1918



    Le jeudi 30 mai 1918, par un beau clair de lune, les avions vinrent de nouveau nous empêcher de dormir ; les attaques se renouvelèrent trois fois, la première à minuit, la seconde à deux heures et la troisième à trois heures du matin.
    • J'eus encore le tort de ne pas descendre à la cave, car une bombe tomba près de chez moi, tuant deux sentinelles sur le champ de manœuvres. Il faut dire que sous les arbres, des camions chargés de munitions étaient dissimulés : il s'en fallut de quelques mètres pour que le but cherché fut atteint.
    • Deux autres bombes tombèrent, l'une près de l'usine de M. de Vienne, rue de l'Epaix, dans le Marais : il n’y eut que des dégâts matériels.
    Aussi les Allemands faisaient-ils construire directement dans les rues des descentes pour s'abriter dans les caves ; les soldats qui ne s'y réfugiaient pas en cas d'alerte, étaient punis de quinze jours de prison.
    Les sirènes annonçant l'arrivée d'avions, émurent à tel point la population et les Allemands eux-même, que souvent, sans même prendre le temps de se vêtir, tous se précipitaient dans les caves.
    C'est ainsi que dans certaines maisons se déroulèrent des scènes vraiment comiques. Pour ne citer que celle qui se produisit cette nuit chez M. Dupont fils, 1, boulevard Watteau, où le colonel qu'il logeait descendit en costume de nuit ayant simplement mis ses bottes ornées d'éperons ; les bonnes étaient en chemises de nuit.

    19180530
    Gazette des Ardennes du 7 juin 1918


    FUNÉRAILLES DU BATELIER ET DE SA FEMME 
    L'événement triste de la journée fut les funérailles du batelier et de sa femme, tués par une bombe sur leur bateau "Zoé".
    Le deuil était conduit par leurs filles, âgées de quinze et treize ans. Puis, suivaient MM. Turbot, Président de la Chambre de Commerce et du District, Gorter, délégué hollandais, et moi-même. 
    Comme il n'y avait plus de fleurs en ville, on prit celles de mon jardin, pour faire les deux grandes couronnes offertes par le Comité.
    La fille aînée fut très courageuse, jusqu'au moment où le cortège passa devant l'écluse Notre-Dame, où avait eu lieu l'accident. Nous dûmes la soutenir jusqu'au cimetière, où elle faillit avoir une syncope. Cette scène était d'autant plus impressionnante qu'à la sortie du cimetière, la sirène se faisait à nouveau entendre, et que de nouvelles bombes tombaient autour de nous.
    Sur la Place Verte, deux enfants furent tués, et un autre grièvement blessé.

    A la réunion du Conseil Municipal, M. Derruder évoqua ce souvenir, et s'exprima en ces termes : 
    " Sur cette liste de décès, il y a des noms qui méritent une place à part dans le souvenir : ce sont les victimes tragiques des journées que nous traversons. Frappées par la guerre, elles ont le droit de vivre dans notre mémoire avec ceux qui ont donné leur vie pour le pays. C'est pourquoi le Conseil me permet d'exprimer la pensée émue de tous, et de m'incliner avec respect et pitié devant le deuil que laissent dans notre population, ces jeunes gens, ces vieillards, ces femmes, ces enfants, existences chères et précieuses, immolées cruellement. Mais s'ils sont tombés avec tant d'autres pour la patrie, leur sang, sang du sacrifice, nous est une assurance qu'elle ne tombera pas. Et, bien que les événements actuels soient graves et nous rendent pensifs pour la patrie, nous sommes confiants silencieusement et sûrs de l'avenir quand même, parce que la cause française est celle de la civilisation et de la justice, et la victoire de la France sera la victoire de Dieu ".


    Le vendredi 31 mai 1918, les attaques aériennes continuèrent plus vigoureusement, ce qui, cependant, raffermissait encore notre courage. Mais le public s'énervait et ne voulait même plus descendre dans les caves.
    Dans la matinée, à onze heures, nouvel avertissement : les canons tiraient sur onze avions qui survolaient la gare. Comme dans la nuit, nous entendîmes le sifflement lugubre des bombes qui tombaient, sans que nous en connaissions le résultat.
    II était curieux de voir la Grand’Place, au premier signal de la sirène, se vider en un clin d'œil, et Français comme Allemands se précipitaient dans les caves. Il y avait même des personnes qui, depuis plusieurs jours, n'osaient sortir de chez elles. Cette fois les bombes tombèrent au village de Petite-Forêt, où il eut trois blessés, et sur l'usine Franco-Belge à Raismes. Les Allemands profitaient de l'affolement pour lancer des nouvelles alarmantes, et déprimer la population., 
    C'est ainsi que ce soir-là, les Allemands nous annonçaient leur marche en avant de Château-Thierry, indiquant le nombre de prisonniers qui s'élevait à 45.000, le matériel de guerre se montant à 400 canons, et plus de mille mitrailleuses.
    Ils ne dissimulaient pas leur puissant moyen d'attaque, qui consistaient à lancer de lourd obus à gaz dans les tranchées, paralysant ainsi toute action.

    A la séance du Conseil municipal du 3 juin 1918, M. Damien, adjoint, faisant remarquer qu'il y avait eu en mai, vingt-sept de nos concitoyens tués par les bombes :
    Seize hommes ; cinq femmes ; une fillette ; cinq garçons.
    M. Derruder, Conseiller, lui répondit :
    " Ce n'est pas le moment d'élever la voix, et de dire combien nous sommes émus de constater autant de victimes pour la Patrie. Mais nous sommes sûrs qu'elle triomphera dans une aurore nouvelle. Ce sera alors, la victoire française, la Victoire de Dieu ".


  • Juin 1918
    -Voir également l'explosion de Blanc-Misseron-

    Le jeudi 6 juin 1918, à 9 h. 1/2 du soir, me trouvant dans mon jardin, comme la sirène se faisait entendre plus tôt que d’habitude, et la canonnade commençait immédiatement, je fus entouré de projectiles allemands, qui tombèrent à peu de distance sans me blesser toutefois.
    A peine endormi, à deux heures du matin, la sirène me réveillait à nouveau, mais tranquillement, je demeurai couché.
    A onze heures du matin, nouvel avertissement : ce fut un sauve qui peut général, et la Grand'Place se vida en un clin d'œil : officiers, soldats et civils, se précipitaient dans la première cave qu'ils trouvaient ouverte.
    Une bataille en règle s'engagea avec neuf de nos avions, qui venaient bombarder le quartier de la gare, laissant tomber une quinzaine de bombes, qui occasionnèrent bien des victimes, si nous en croyons le rapport suivant de la police :
    "J'ai l'honneur de porter à la connaissance de M. l'Adjoint, faisant fonctions de Maire de la ville de Valenciennes, que des renseignements qui me sont fournis par le service de police, il résulte que les bombes jetées sur la Ville ce matin, sont tombées aux endroits ci-dessous désignés :
    • " A proximité de la Centrale Electrique, au Marais de l'Epaix, ainsi que dans les voies de garage, aux environs du dépôt des machines.
    • " Dans les dépendances du Nouvel Hôtel-Dieu, à Saint Waast-là-Haut.
    • " Sur l'établissement de M. Dubois, Industriel, 96, rue Péclet.
    • " Près des écoles libres du faubourg de Lille, (à environ trois mètres des écoles).
    • " Casernes des Douanes, rue Emmanuel-Rey.
    • " Avenue Dampierre (côté gauche) face la rue Constant Moyaux.
    " Ont été victimes les personnes ci-dessous :
    1. Colmant Gustave : 56 ans, bourrelier, demeurant, 57, rue du Rempart. Blessé sérieusement à la jambe gauche. Colmant travaillait dans son jardin au Marais de l'Epaix.
    2. Thoret Alfred, 54 ans, ouvrier fondeur, demeurant, Coron du Loyen, à Anzin, tué.
    3. Duchemin Louis, 18 ans, fondeur (évacué de Guise), Impasse Marceau, à Anzin, blessé à la tête, transporté à 1'Hôtel-Dieu.
    4. Meresse Edmond, 42 ans, fondeur, demeurant, coron du Loyen, à Anzin, tué.
    5. Lemoine Léon, manœuvre, cour Levassenr, à Anzin, blessé à la tête.
    6. Azard Jules, 59 ans, fondeur (évacué de Guise), rue Jules-Ferry, à Anzin, blessé sur différentes parties du corps. Transporté à 1'Hôtel-Dieu.
    7. Meresse Léon, 17.ans, 236, rue de Condé, à Anzin, blessures légères.
    8. Labjoie Maurice, 20 ans, 99, rue Saint-Louis, à Anzin, blessures légères."                      Ces sept personnes étaient occupées dans l'établissement de M. Dubois.
    9. Barbieux Aimé, 64 ans, célibataire, demeurant 310, rue de Condé, à Anzin, tué, avenue Dampierre.
    " Plusieurs bombes sont tombées également rue Constant Moyaux, à Anzin.
    " Ont été victimes :
    1. Opry Jules, 50 ans, rue Constant-Moyaux, 12, Anzin, tué.
    2. Opry Marie-Thérèse, 6 ans, rue Constant-Moyaux, 12, Anzin, tuée.
    3. Opry Gaston, 9 ans, rue Constant-Moyaux, 12, Anzin, blessé.
    4. Delattre Louis, 50 ans, 8, rue Constant-Moyaux, Anzin, blessé.
    5. Lebrun Marguerite, 11 ans, 8, rue Constant Moyaux, Anzin, blessé.
    6. Poix Joachin, 70 ans, 8, rue Constant-Moyaux, Anzin, blessé.
    7. Une jeune fille de Bruay, dont le nom est demeuré inconnu, a été tuée rue Saint-Louis, à Anzin.
    8. Un jeune homme, du nom de Melice, fut tué, rue des Agglomérés, également à Anzin.
    " De même, le 7 juin, des renseignements qui me sont fournis par le service de police, il résulte que les bombes jetées sur la Ville, ce matin, vers onze heures et demi, sont tombées aux endroits ci dessous désignés :
    " 1° Dans l'établissement Grimbert, situé entre le boulevard Bauduin-de-Constantinople, la rue de l'Epaix, et le canal de décharge.
    " 2° Dans les voies de garage situées derrière la rue de l'Epaix, l'usine d'équarissage de M. Trampont et le canal de décharge. A cet endroit des wagons de munitions ont explosé, communiquant le feu à trois immeubles de la rue de l'Epaix : le Chalet et deux petites maisons appartenant à la Cie des Chemins de fer du Nord.
    " 3° Deux bombes, place Poterne, l'une sur le boulevard face à l'estaminet Gravelle, et l'autre dans le vieil Escaut.
    " 4° Une sur la maison d'habitation de Mme Stemmer, cabaretière, Chemin des Alliés.
    Des dégâts matériels ont été occasionnés en beaucoup d'endroits de la Ville, notamment dans les rues du Chauffour, Gambetta, Josquin Desprez, Duponchel, Péclet, Ecluse Folien, Chemin du Halage :
    " P. S. Deux bombes sont tombées également sur l'établissement des fers à cheval. Dégâts matériels.
    " On ne signale jusqu'ici, aucunes autres personnes civiles tuées ou blessées.
    " Signé : Wantelet, inspecteur de police.
     

    19180606 1918-364
    Gazette des Ardennes du 14 juin 1918

  • Enfin, le 8 juin 1918, des bombes jetées sur la Ville, ce jour, vers six heures du soir, tombèrent aux endroits ci-après désignés :
    1. Une dans la cour de l'immeuble portant le n° 23 de la place Verte, angle de la rue des Incas ; le bâtiment est occupé par des militaires (bureau des Flack Kraftfahrschule). Dégâts matériels. Pas de blessés.
    2. Trois dans le parc situé derrière la nouvelle tuyauterie. Pas de blessés.
    3. Cinq ou six le long du canal, près du chantier de construction de bateaux et du magasin de ravitaillement. Au petit Bruxelles, une jeune fille de 15 ans, du nom de Peters Caroline, batelière, en stationnement au chantier a été blessée légèrement à la jambe droite.
    4. Une, rue de Beaumont, 24, dans le jardin de M. Fontaine. Pas de blessés.
    5. Une, sur l'angle gauche de la caserne Vincent., rue de Lille. On ignore s'il y a eu des blessés.
    6. Une, rue Derrière-les Murs, Impasse Badin, sur des immeubles appartenant à M. Dolet. Pas de blessés.
    7. Une sur la voie publique, rue Davaine, face le magasin à fourrage. Pas de blessés.
    8. Une, avenue des Flandres, contre le Lycée Wallon. Deux militaires auraient été tués.
    9. Une, avenue des Monnayeurs, sur une baraque de cantonnement servant aux blessés.
    10. Une, cour du Vert-Soufflet, grands dégâts matériels.
    11. Enfin, une dernière tombée dans le jardin de l'immeuble portant le n° 40 de la rue de l'Epaix. Pas de victimes.
     


    Le vendredi 7 juin 1918, dès une heure du matin, la sirène nous avertissait de descendre dans nos caves, et j'écoutais de mon lit le ronflement des moteurs d'avions qui passaient sans jeter de bombes. Puis, ce même matin, à onze heures, la sirène se faisait de nouveau entendre, et le canon accélérait son tir de minute en minute. Une grande bataille se livrait au-dessus de nos têtes, je crus donc plus prudent de descendre dans les caves de la Mairie, d'où j'entendis le sifflement de dix-sept bombes lancées par les neuf avions qui survolaient la ville. Je me risquais cependant au dehors ; pendant que les canons tiraient sur les avions de tête, l'un d'eux se détachant du groupe descendait pour lâcher ses bombes sur un train de munitions qui se trouvait derrière l'usine de fers à cheval de M. Gauthier, située sur le Chemin des Alliés, à proximité de la gare. Presque aussitôt, nous entendîmes les détonations se multiplier, indiquant que le but était atteint ; peu à peu, celles-ci devinrent de plus en plus fortes, accompagnées du sifflement des obus qui éclataient. La sirène nous annonça, comme d'habitude, par trois appels, que les avions s'étaient éloignés, et que le danger étant écarté, la population pouvait sortir des caves. Mais bientôt, nouvelle alarme jusqu'ici inconnue. Les cloches sonnèrent à toute volée. pour prévenir la population que c'était la première fois que les obus qui éclataient, étaient chargés de gaz asphyxiants, et qu'il fallait en hâte monter dans les greniers. Dans les rues, affolement général, les femmes avaient déjà leur mouchoir sur la bouche, les enfants sortaient des écoles avec leurs maîtres, courant pour rentrer chez eux. Les officiers sortaient et se sauvaient dans leur auto, dans la direction de Famars, prenant même des civils, semant la terreur, et criant : " Sauvez-vous, voilà les gaz ". Me trouvant Place Saint Jean, dans les bureaux de la C.R.B., M. Turbot et moi, montâmes avec les employés dans les greniers de la quincaillerie de MM. Mallez et Cie, qui étaient très élevés.


                 Nous avions cependant eu la précaution de prendre avec nous un seau d'eau, en cas de besoin. De là-haut, nous dominions le foyer de l'incendie. Des gerbes de feu, et des colonnes de fumée, s'élevaient à une grande hauteur, et tout autour de nous, les projectiles sifflaient. Le spectacle était saisissant, mais notre situation était en même temps, très périlleuse. Le vent soufflait dans la direction de Saint-Saulve, et nous n'eûmes pas à craindre l'effet terrible de ces gaz.
    Sur la Grand’Place, jouait la musique militaire, qui continua son concert au milieu des explosions.
    Chez M. Branquart, qui habitait rue de Mons, un éclat d'obus, pesant trois kilogrammes, encore fumant, traversa le plafond ; toute la famille était heureusement dans la cave.
    Pendant ce temps, avait lieu à l'Eglise Notre-Dame, l'enterrement d'une vieille dame de la rue de Famars. Mais dès que les cloches sonnèrent, annonçant les gaz, la famille et les assistants se précipitèrent dans le clocher, abandonnant le corps.
    La cérémonie se termina dans l'après-midi, tout danger étant écarté.
    L'affolement fut si grand au pensionnat Jeanne d'Arc, en entendant sonner les cloches, que la maîtresse fit monter les enfants dans le grenier et y porta des seaux d'eau, disant aux enfants qui n'avaient pas de mouchoir, de mouiller leur robe et de la retourner sur leur tête.

    Voici d'ailleurs les instructions que la Commandanture avait données au Maire M. Billiet :
    " Pour les signaux : trois coups prolongés de la sirène indiquent l'urgence de se mettre à l'abri dans une cave.
    " Le tocsin indique qu'il y a urgence de monter dans un grenier.
    " En ce deuxième cas, il est prudent de boucher les fenêtres au moyen de linges mouillés, parce que le vent peut soulever des tourbillons jusqu'au faîte des maisons. En cas de danger, se couvrir le visage avec des linges imbibés d'eau chargée (si possible) de carbonate de soude ou de potasse. On conseille aussi l'emploi de l'ammoniaque ou du vinaigre."
    Au Lycée Wallon, transformé en hôpital, les infirmières se hâtèrent d'évacuer les blessés et les transportèrent au collège de jeunes filles, malgré de nombreux projectiles.
    Cette catastrophe eut été terrible, si quelques instants avant le bombardement, un train complet de gaz asphyxiants n'avait pas été dirigé sur le front.
    Ce qui était consolant au milieu de toutes ces émotions, était de voir la figure souriante des personnes qui s'abordaient, en disant : " Cette fois, ça y est, la bombe a été bien placée."
    A sept heures du soir, nouvelles explosions dans la. direction de Blanc-Misseron : la Commandanture y envoya aussitôt les pompiers.
     
    Le samedi 8 juin 1918, à Blanc-Misseron, les pompiers de Valenciennes, qui n'étaient pas encore rentrés, essayaient de circonscrire l'incendie, qui, chaque fois, se rallumait, avec les nouvelles explosions.
    La situation était pour eux très périlleuse ; un pompier de Saint-Quentin y fut blessé grièvement.
    Beaucoup de civils, croyant tout danger écarté, étaient revenus pour rechercher des meubles, quand les gaz firent explosion à nouveau. On ne connut jamais le nombre des victimes.
    Le baromètre restait au beau fixe, et dans l'après-midi, le temps semblait s'éclaircir, quand me trouvant dans mon jardin, à six heures et demie du soir, écoutant le canon que l'on entendait dans la direction de Denain, la sirène donna le signal de descendre dans les caves.
    Je dus forcer à descendre ma femme de journée " Marthe ", ainsi que le jardinier. Nous fermions la porte, quand nous entendîmes le sifflement des premières bombes, suivies d'un fracas épouvantable, la poussière pénétrant même dans la cave. Presque au même instant, une seconde bombe éclata avec une plus grande violence.
    Dès que les trois coups de sirène furent sonnés, nous sortîmes pour voir les dégâts. La bombe était en effet, tombée à cent mètres de chez nous dans une maison occupée par les " Flag ", rue des Incas. Le mur et les bureaux furent complètement démolis : officiers et soldats sortirent devant nous de la cave, encore tout émus.

    Une autre bombe était tombée rue de Beaumont chez M. Giard, dont les habitants, par un hasard providentiel, ne furent pas tués, car ils rentraient précipitamment chez eux par la grande porte quand la bombe tomba, brisant tout. Quelques minutes après l'explosion, j'entrai dans les appartements, ramassant sur la pelouse une hélice. Le spectacle était indescriptible : portes et fenêtres arrachées, les meubles déchiquetés. les glaces brisées, les plafonds et murailles criblés de projectiles.
    Mais, bientôt, les gens du quartier se mirent à l'ouvrage, déblayant les maisons et ramassant les éclats de verre qui jonchaient le terrain.
    En résumé, il fut lancé, dans cette attaque, quatorze bombes qui, heureusement, ne blessèrent qu'une fillette et tuèrent deux Allemands.
    Le soir, de mon balcon, je voyais, vers minuit, un grand incendie dans la direction de Saint-Amand, et dans le lointain, la sirène sifflait, annonçant le passage des avions.
    Le lendemain, j'apprenais, en effet, que le camp des prisonniers de Rosult avait brûlé, ainsi qu'une scierie mécanique contenant une quantité considérable de bois.
    M. Legrand, maire de Lecelles, qui la veille déjeunait chez moi, me racontait que dans les campagnes, il n'y avait malheureusement pas de sirène, de sorte que les accidents étaient beaucoup plus fréquents.
    La Commandanture de Saint-Amand avait donné ordre aux maires de pendre dans les rues de leur commune, de distance en distance, de vieux chaudrons, auxquels étaient attachés des bâtons, de façon à ce que dès qu'un avion était en vue, les habitants puissent tambouriner et avertir la population de descendre dans les caves. Naturellement, les gamins ne manquèrent pas de donner l'alarme à tout instant, de sorte qu'il fallut supprimer ces avertisseurs par trop primitifs, pour éviter les paniques.
    Dans la direction de Blanc-Misseron, les gendarmes qui gardaient les routes, et surtout les dépôts de munitions des II° et XVII° armées, avaient des cornets pour avertir la population.
     

    19180608 1918-374
    Gazette des Ardennes du 18 juin 1918



    Le dimanche 9 juin 1918, je me rendis chez M. Meurs, capitaine des pompiers de Valenciennes, qui revenait de Blanc-Misseron, pour lui demander des renseignements sur les explosions ; en son absence, sa femme me fit un récit terrifiant :

    Il n’y avait plus un seul habitant, la plupart des maisons ayant été détruites. Une douzaine brûlaient encore, à la suite d'une nouvelle explosion. Les Allemands voulaient par-dessus tout protéger leurs magasins d'approvisionnements, contenant une douzaine de millions de denrées pour les troupes du front.
    Pendant la nuit, on vint prévenir les pompiers de se sauver immédiatement dans les champs, une explosion étant à craindre d'une minute à l'autre.
    Pendant qu'elle me faisait ce récit, la sirène siffla. Je voulais partir, mais Mme Meurs me supplia de descendre avec elle dans sa cave ; les obus commençant à tomber, j'acceptai son offre.
    M. et Mme Gabet habitaient la maison voisine, et trouvant la cave de Mme Meurs plus grande et plus sûre que la leur, ils avaient percé une porte de communication. Leurs caves étaient transformées en chambre à coucher : ils y descendaient chaque nuit avec leur bonne, et une demoiselle de leurs amies.
    Cette fois, c'était l'usine électrique qui était visée, car une bombe tomba à cinquante mètres de distance.
     

    LUMIÈRES
    La Commandature voyait de l'espionnage partout, aussi faisait-elle paraître de nombreuses circulaires relatives surtout aux lumières ; voici l'une d'entre elles, en date du 4 juin 1918 :
    " Maintes fois, les habitants, lors d'une attaque nocturne, s'éclairent sans veiller le moins du monde à intercepter la lumière et mettent ainsi en danger leurs habitations et le voisinage.
    " On fera connaître à tous les habitants qu'il est sévèrement interdit d'éclairer les chambres en cas d'alarme.
    " Les contrevenants seront immédiatement signalés et sévèrement

    De leur côté, les aviateurs, avant de lancer leurs bombes, pendant la nuit, laissaient tomber un petit parachute, qui éclairait les points qu'ils voulaient bombarder. C'est ainsi qu'ils purent viser le dépôt de bois du Rosult. A Mortagne, un dépôt de munitions sauta également, il se confirma même que c'était un avion volant très bas, qui lança sa bombe sur le dépôt de munitions de Blanc-Misseron.
    Enfin, le ciel se couvrit, et nous pûmes dormir tranquillement pendant quelques jours.
    De leur côté, les Allemands ne restaient pas inactifs, car le 12 juin 1918, nous voyions partir du champ d'aviation de la Briquette, une escadrille se composant de dix appareils, et se dirigeant vers le front.
    Les autres villes eurent le même sort que nous. C'est ainsi que Cambrai avait reçu, la semaine précédente, quarante-cinq bombes dans la même journée. Les avions étaient revenus neuf fois, causant des dégâts considérables, car les bombes étaient de gros calibre. Dans la nuit du 17 juin 1918, nous eûmes cinq alertes, à partir de une heure et demie du matin. A la première, je rencontrai dans la cave, le colonel que je logeais, son officier d'ordonnance, son ordonnance et son chien. Mais à la seconde alerte, je remontai me coucher, et je pus voir les aviateurs repérer les points qu'ils voulaient bombarder.
     


    EXAMENS
     Pour que les enfants des écoles puissent passer tranquillement leurs examens, la Commandantur envoya à la Ville, la note curieuse, suivante :
    " 18 juin 1918,
    " La cave de la rue du Quesnoy, 139, est mise à la disposition de la Ville, pour les examens à passer, et cela, pour une durée de trois semaines, à partir du 1er juillet.
    " Signé : Scabelle,
    " Oberstleutnant.

    Le Commandant, à la suite de l'explosion et de l'incendie de la gare de débord, qu'un avion français ou anglais avait fait sauter, écrivit au Maire, le 18 juin 1918, la lettre suivante :
    " Monsieur le Maire,
    " Lors de l'incendie provoqué le 7 juin dernier, à la gare de Valenciennes, par des explosions, les sapeurs-pompiers réunis de Valenciennes et de Saint-Quentin, se sont distingués, non seulement de nouveau, mais davantage encore, par le mépris de la mort. Intrépides et courageux, ils ont attaqué l'incendie et l'ont maîtrise.
    " J'ai assisté à leur lutte du commencement à la fin, et ai été témoin du valeureux courage et des efforts inlassables des sapeurs-pompiers.
    " Je remercie le Commandant des sapeurs-pompiers, les sous-officiers et les sapeurs, et vous félicite, M. le Maire, ainsi que la Ville de Valenciennes, de posséder cette distinguée compagnie. "
    A quoi M, Billiet, Maire, répondit :
    " Monsieur le colonel Scabel,
    " Je m'empresse de transmettre à M. le Commandant des sapeurs-pompiers réunis de Valenciennes et de Saint-Quentin, la lettre de félicitations que vous nous faites l'honneur de nous adresser.
    " Commandant, sous-officiers et sapeurs sauront apprécier le haut témoignage d'estime que vous leur accordez. Je me fais leur interprète pour vous adresser, M. le Commandant d'Etape, leurs vifs remerciements.

     
    Cela n'empêche que les aviateurs continuèrent à venir nous rendre visite. Le mercredi 26 juin 1918, à trois heures du matin, la sirène nous réveilla, mais les avions passèrent sans jeter de bombes. Le soir, vers neuf heures et demie, ils repassèrent après avoir bombardé Tournai et les environs. Leur passage fut également marqué à la Briquette, où un homme fut tué dans une cave dans laquelle vingt et une personnes se trouvaient réfugiées ; la maison fut détruite, mais les autres personnes ne furent point blessées. A Famars, deux femmes furent tuées. A Trith, un conseiller municipal mourut d'un éclat d'obus. Une bombe tomba à vingt mètres du dépôt de benzine du champ d'aviation, sans malheureusement l'atteindre.

    jeudi 27 juin 1918, malgré le vent, la première visite des avions ne se fit qu'à onze heures du matin, ce qui nous permit de dormir un peu. Cette fois, il y avait dans les airs un véritable combat d'avions, faisant usage de leurs mitrailleuses. A deux heures, nouvelle attaque. Cette fois, ce fut le quartier de l'église Saint-Michel qui reçut les bombes. Rue Saint-Martin, le ménage Tampère, finissait son repas, et. la femme mettait la vaisselle en place, quand ils entendirent le sifflement des bombes. Saisissant chacun un enfant dans les bras, ils se précipitèrent dans leur cave. Au même instant, deux bombes pulvérisaient leur maison.
     
    Nous consolâmes ces pauvres gens de notre mieux, leur disant qu'ils recevraient du Comite tout ce dont ils auraient besoin. Mais le Commandant ne voulut leur désigner un logement que le soir à six heures.
    Naturellement, dans le quartier, plus une seule vitre. Un peu plus loin, une autre bombe tomba. Une vieille femme sourde, Mme Gardevoine, n'ayant pas entendu la sirène, continua à travailler tranquillement dans son jardin. Un éclat lui fendit l'arcade sourcilière, elle mourut aussitôt. Une bombe tomba sur le marché aux bestiaux, à quelques mètres d'un dépôt de benzine. Malheureusement, quelques instants après nous vîmes passer deux jeunes aviateurs anglais qui avaient été abattus à Saint-Saulve, leur hélice ayant été brisée. Ils avaient, cependant, eu le temps de lancer leurs bombes avant d'atterrir. Voici d'ailleurs, le relevé des bombes qui furent lancées dans ce quartier :
    • Deux bombes, rue Saint-Martin, chez M. Tampère.
    • Une, dans le jardin de M. Baudson, où Mme Gardevoine fut tuée.
    • Une, dans un jardin, rue de l'Epaix, n° 40.
    • Deux, dans les ateliers de fer à cheval, où un soldat fut tué, et l'autre grièvement blessé.
    • Une, dans la pâture voisine : deux vaches furent tuées, et un cheval blessé.
    • Deux dans la nouvelle Tuyauterie.
    • Deux dans un champ voisin.
    • Enfin, une dernière sur le marché aux bestiaux,
      soit au total treize bombes.

    Grande19180627 1918-417
    Gazette des Ardennes du 6 juillet 1918

             GdA 1918-438
    Gazette du 18 juillet 1918

  • Juillet 1918

    Le 1er juillet 1918, à sept heures et demie du matin, la grosse artillerie, que les Allemands venaient d'installer sur la plaine de Mons, tirait bien avant que la sirène n'annonçât l'arrivée de huit avions alliés. Le tir était admirablement réglé, et nous pouvions suivre des yeux, l'éclatement des obus sous les avions qui durent s'éloigner. Mais la proximité de ces grosses pièces faisait trembler nos maisons. L'escadrille allemande, à la première alerte s'était lancée à leur poursuite, et une bataille aérienne s'engagea au-dessus du village de La Sentinelle. Huit autres avions anglais venant de Saint-Amand se joignirent à leurs camarades, et tous ensemble repassèrent les lignes sans aucune perte, après avoir jeté quelques bombes sur le chemin de fer, à Wallers et à Saint-Amand, causant des dégâts importants.

    Le 9 juillet 1918, je rentrais à huit heures et demie du soir de Saint-Saulve, où j'avais été pour organiser le marché aux légumes, quand j'entendis un avion allemand descendre en coup de vent. Me trouvant dans ma roseraie, je levai la tête, et vis cet avion en flammes à trois ou quatre cents mètres de hauteur, et les aviateurs poussaient des cris déchirants, ce qui était horrible.
    Je n'eus que le temps de me reculer, l'avion tombait à quelques mètres de moi. Le soldat qui était en avant sauta, et alla s'abattre contre le mur de mon voisin, M. Rolland. Le sergent, pris sous l'avion en flammes fut carbonisé. Ils revenaient du front ; l'appareil sortait d'une usine de Hanovre, et portait le n° 137.
    Immédiatement, l'équipe des Flack arriva, éteignit l’incendie en jetant de la terre afin de dégager le corps du sergent, avec beaucoup de peine.
    Le public commençait à envahir le jardin, quand les gendarmes arrivèrent, pour expulser les curieux et moi-même.
    Le commandant de place arriva aussitôt, ainsi que les autorités allemandes. En sortant, le commandant me dit simplement :
    " Il fait beau en ce moment, la vie des hommes ne compte guère ".

    Le lendemain matin, une équipe de prisonniers anglais vint pour dégager l'appareil qu'une sentinelle avait gardé toute la nuit. Ils retrouvèrent un pied de la victime sous les décombres. Je me rappellerai toujours cette vision de mort, ayant failli être écrasé par ce bolide.
    Pendant tout le mois de juillet, les avions ne cessèrent de venir nous rendre visite, volant tous très bas et très vite. Nos fenêtres en tremblaient. Il y avait à cette époque une grande offensive dans la direction de Reims et Château-Thierry.

    Il y eut particulièrement, dans la soirée du 17 juillet 1918, un coucher de soleil merveilleux, qui se termina par un violent orage qui, se mêlant au canon, formait un véritable tableau de guerre.

    La nuit du 19 juillet 1918, fut particulièrement agitée, les avions ayant survolé la ville quatre fois entre minuit et trois heures du matin. Les canons de la plaine de Mons et des environs nous empêchaient de dormir et nous ne prenions plus la précaution de descendre dans nos caves.
    A neuf heures et demie, nouvelle visite d'avions, qui venaient surveiller le mouvement des troupes, l'Empereur assistant au début de la grande offensive à l'ouest de Reims, à Châtillon-sur-Marne ; Cuchery, Marleyx, Bouilly.
    A l'est de Sillery, à Main-de-Massiges, sa présence indiquait bien que les Allemands pensaient percer le front, les soldats ayant reçu l'ordre d'avancer de vingt kilomètres ; mais Foch veillait.
    Nous remarquions que tous les hommes valides partaient au front et étaient remplacés par des femmes, dans les bureaux.

    Le samedi 20 juillet 1918, les avions, profitant du clair de lune, ne cessèrent de nous réveiller. De minuit à trois heures, ce fut un véritable concert, les canons de différents calibres se mêlant à ceux du front, qui, depuis plusieurs jours, n'avaient pas pris une seconde de repos. Mais cette fois, les Allemands déchantaient, avouant eux-même avoir abandonné la première ligne de défense entre Villers-Cotterêts et les bords de l'Oise. Les Américains et les Français auraient repris vingt villages, et fait bon nombre de prisonniers.
    Inutile de dire que cet aveu même des Allemands nous causa un très grand soulagement.

    Pour expliquer leur défaite, les Allemands disaient dans leurs journaux, que la Marne était un fleuve patriotique qui défendait Paris. Ils avaient, disaient-ils, simplement poussé une pointe en avant pour démoraliser les troupes françaises, mais ils obtinrent l'effet contraire, en offrant aux troupes françaises et américaines, l'occasion de resserrer leurs liens d'amitié, et de gagner leur première grande victoire.

    La nuit du 22 juillet 1918, fut également agitée, la sirène nous prévenait à chaque instant de descendre dans nos caves par trois coups de sifflet. Nous entendîmes des bombes tomber dans le lointain, et le soir, à sept heures et demie, une escadrille passa si haut au-dessus de chez nous, que les obus éclataient bien au-dessous sans les atteindre.
    Dans leur communiqué, les Allemands disaient avoir repoussé l'ennemi avec succès, ayant abandonné Château-Thierry, pendant la nuit, sans même que l'on s'en aperçut. Cette retraite tactique fut admirablement exécutée, écrivaient-ils dans leurs journaux.

    Comme le disait un jour Lloyd Georges à la Tribune : " Souhaitons encore beaucoup de victoires semblables aux Allemands. " 

S'ils étaient contents, nous l'étions également.

 

  • Août 1918

    Au début d'août, la visite des avions se fit de plus en plus fréquente, principalement de dix à deux heures de l'après-midi, nous entendîmes un jour, une forte explosion, dans la direction de Bouchain. Nous apprîmes, le lendemain, que deux cent wagons avaient sauté à Lourches, qu'un dépôt avait également sauté à Quaregnon, près de Mons.

    Une très grande activité régnait sur le front, et les chauffeurs qui en revenaient nous disaient qu'il y avait de véritables ruisseaux de sang. Les blessés étaient si nombreux qu'un ordre arrivait à huit heures du soir de la Commandantur, ordonnant de livrer l'église Saint-Géry, le lendemain matin à neuf heures pour recevoir ces blessés.
    Aussi, M. le Doyen Jansoone travailla-t-il avec ses vicaires et quelques fidèles jusqu'à deux heures et demie du matin. A la première heure, une équipe d'ouvriers vint enlever les chaises, les matelas étaient apportés, et à l'heure indiquée, l'église était transformée en lazaret.
    Dans les bureaux, passait une équipe pour remplacer les embusqués par des femmes qui nous arrivaient de plus en plus nombreuses.

    Dans la nuit du 11 août 1918, comme toutes les nuits d'ailleurs, la sirène nous réveilla trois fois, ainsi que l'éclatement des obus des escadrilles qui survolaient la ville. Le colonel qui logeait chez moi fut lui-même très étonné de cette activité. Aussi, la Gazette des Ardennes ne manqua pas l'occasion de frapper le moral de la population en accusant les Anglais de tirer inutilement sur des civils. La ville de Douai était parmi les plus éprouvées, cinq à dix personnes étant journellement tuées.

    Le 12 août 1918, à la réunion du Conseil municipal, M. Damien, adjoint, annonça que notre concitoyen, le lieutenant Nungesser, était nommé Officier de la Légion d'Honneur, à l'âge de 26 ans, pour avoir abattu son 31° avion, et lui adressa les félicitations du Conseil municipal, le Journal Officiel inséra la citation suivante :
    " Nungesser Charles-Eugène-Jules-Marie, de l'armée active. Lieutenant au 2° régiment de hussards, pilote aviateur.
    " Incomparable pilote de chasse, d'une science exceptionnelle et d'une éclatante bravoure, en qui se reflètent la force et l'inflexible volonté de la race.
    " Dans la cavalerie, où, dès les premiers engagements, il gagna la médaille militaire, puis dans un groupe de bombardement, où de quotidiennes prouesses le firent plusieurs fois citer à l'ordre du jour, et décorer de la Légion d'Honneur, enfin, dans une escadrille de chasse, qu'il illustre depuis trente mois de ses prodigieux exploits, s'est partout imposé comme un superbe exemple de ténacité d'audace et d'orgueilleux mépris de la mort. Eloigné à plusieurs reprises du front par des chutes et des blessures qui n'ont pu entamer sa farouche énergie, est rentré chaque fois dans la bataille avec une âme plus ardente, et est monté de victoire en victoire jusqu'à la gloire d'être Je plus redoutable adversaire de l'aviation allemande : trente et un avions abattus, trois ballons incendiés, deux blessures, seize citations ".

    La Ville de Valenciennes, voulant plus tard, commémorer sa mémoire, lui éleva [après la guerre] un monument près de l'emplacement de l'une des anciennes portes de la ville.

    Le 14 août 1918, par une belle nuit étoilée, les aviateurs vinrent surveiller le mouvement des troupes allemandes qui venaient de la frontière hollandaise, et allaient renforcer le front. La veille, les pompiers de Valenciennes avaient été appelés à Cambrai, pour y éteindre l'incendie du grand dépôt de la Marckentenderai, provoqué par l'explosion d'un train de munitions.
    "Il était assez curieux, nous dirent-ils, de voir cent cinquante pompiers venus de Caudry, Denain, Valenciennes, commandés par un officier allemand, pour éteindre l'incendie mis par nos alliés. Il fallait obéir, mais le foyer de l'incendie était tel qu'ils ne purent protéger les marchandises prises aux lors de la chute de Péronne ".

    Le lendemain, le délégué hollandais, M. Gorter, qui s'était rendu avec le capitaine Neuerbourg à Cambrai, nous dit que les dégâts avaient été considérables, tant au point de vue du ravitaillement que des munitions, les cinquante-six bombes lancées dans la nuit du lundi au mardi, ayant pour la plupart porté.

    Le 16 août 1918, voyant une équipe couper toutes les fleurs de mon jardin, j'en demandai la raison. C'était par ordre de la Commandature, pour une grande kermesse que donnaient les dames de la Croix-Rouge allemande chez le général inspecteur, habitant la villa des "Glacis" propriété des Dupas.

    Ce soir-là, avait lieu une grande attaque, car nous entendions le canon dans la direction de Lens. La fête battait son plein, quand la sirène vint annoncer l'arrivée des avions. Ce fut, naturellement, un branle-bas général, les bombes commençant à tomber, et les canons ripostant.
    En face de l’Hôpital-Général, il y avait un dépôt d'essence, trois bombes le manquèrent de peu, la sentinelle eut les deux jambes coupées, une maison fut détruite, une jeune fille eut son lit criblé d'éclats d'obus, mais ne fut pas atteinte, et tous les carreaux de l’Hospice furent cassés. En gare, quatre bombes manquèrent également de peu un train de munitions.

    Recevant par avion de nombreuses circulaires, les Allemands voyaient partout de l'espionnage, aussi firent-ils paraître le 1er août l'avis suivant :
    " Art. 1. -Les habitants qui possèdent des sacs aux dépêches, ou qui sont informés de leur existence, sont obligés de les remettre immédiatement à la Commandanture compétente, et de déclarer ce qu'ils savent sur le lieu de dépôt de tels sacs.
    " Art. 2. -Les contraventions à cette ordonnance seront punies d'emprisonnement jusqu'à un an et d'amende pouvant atteindre 1.000 marks ou de l'une de ces peines, à moins qu'une peine plus grave ne soit encore encourue d'après d'autres lois pénales.
    " Art. 3. -Sont compétents les tribunaux militaires et les commandants allemands."
     

    GDA 1918-538
    Gazette des Ardennes du 29 août 1918


    En août, sans repos chaque nuit, nous avions la visite d'escadrilles, celle du 23 Août 1918, par un beau clair de lune fut particulièrement mouvementée.
    Jusqu'à 2 h. 1/2 du matin, il nous fut impossible de dormir, les obus et les bombes tombant autour de nous, brisant les vitres.
    • L'aérodrome, sur lequel deux ou trois cents avions allemands avaient été concentrés, fut particulièrement visé, quatorze bombes tombèrent à peu de distance dans les jardins ouvriers.
    • L'une d'elle atteignit la maison portant le n° 157 de l'avenue de Famars, habitée par la famille Desenez, il y eut de grands dégâts, mais personne ne fut blessé..
    • Dans le Marais de l'Epaix, à proximité du café à "Grenouille", douze bombes étaient tombées vers 8 heures du matin sur la voie ferrée où travaillaient des ouvriers français et anglais, tuant dix d'entre eux, et en blessant une quinzaine :

      • [NDR] 7 noms figurent dans les registres de décès à cette date, avec l'indication "Décédé sur la voie de chemin de fer, gare de débord, canton sud" et la mention "prisonniers civils", ce sont :

        • GOSSELIN Maurice
        • KENDEL Ahmed
        • LEDIEU Victor
        • COLLET Jules Joseph
        • GAMEZ Julius
        • GAISSE Marcel
        • DELFOSSE Alphonse

         

    • Un peu plus loin, dans une autre équipe de prisonniers militaires italiens, une bombe tomba, tuant sept soldats et en blessant une trentaine. Aussi, l'autorité militaire allemande organisa-t-elle immédiatement un service d'ambulance pour transporter les victimes.
    En résumé, il y eut dans cette matinée treize morts et quarante-cinq blessés civils. Anzin ne fut pas épargné ; dix bombes avaient été lancées tuant un homme et une femme.
    Dans leur communiqué, les Allemands, sur les six cents bombes lancées, n'accusèrent que trois tués seulement.

    Avec M. Jules Billiet, Maire, nous allâmes sur le lieu du sinistre, faisant une visite aux personnes bombardées. Toutes avaient un moral excellent, heureuses d'avoir échappé à la mort.
    Les premières bombes étaient tombées à l'entrée de la rue Famars, entre les nos 6 et 8. Au n° 11, les meubles avaient été déchiquetés.
    • Au n° 9, chez M. Williams, et au n° 6, chez M. Lesieur, les maisons étaient effondrées.
    • Au n° 84, habité par la famille Petit, le père pour la première fois, était également descendu dans sa cave : de grosses pierres bouchaient le soupirail.
    • Au n° 86, habité par Mme Thibault, la mère entendant siffler les bombes avait pris précipitamment ses deux enfants dans ses bras, le père fermait la porte, quand la bombe éclata. Je leur demandai leurs impressions. Ils me répondirent qu'ils s'étaient blottis dans un coin de la cave en entendant l'effondrement de leur maison, se demandant s'ils étaient encore en vie.
    • Au n° 119, habité par un évacué de Trécault, M. Degand Vasseur passait la tête pour regarder, quand il entendit le sifflement de la bombe. Il eut le temps de se coucher sur le plancher, les éclats passèrent au-dessus de sa tête.

    Nous continuâmes notre visite, M. Billiet adressait un mot de consolation à chaque sinistré.
    En résumé, il était tombé :
    • 20 bombes, avenue de Famars,
    • 8 avenue du Jolimetz,
    • 5 au Petit Bruxelles,
    • 3 au Concours hippique,
    • 5 au Marais de l'Epaix.
    41 bombes au total.

    Le lendemain matin, je pensai à tous ces malheureux que je venais de visiter la veille, quand à 8 h. 1/2 j'entendis le sifflement d'une bombe en même temps que la sirène. Je n'eus que le temps de m'allonger. Au même instant, sautait un train de munitions, et le dépôt de benzine à la nouvelle tuyauterie.
    Une énorme colonne de fumée s'éleva, puis les explosions continuèrent toute la matinée. Les pompiers furent comme toujours, appelés pour aider l'autorité allemande. Deux bombes avaient été lancées sur un train qui venait d'entrer en gare, l'une en tête, l'autre à la queue, de sorte qu'il fut impossible de détacher les wagons.
    Les aviateurs revinrent vers 10 h. pour se rendre compte de leur exploit.
     

    GdA 1918-548
    Gazette des Ardennes du 3 septembre 1918

     


    Le 26 août 1918, à la stupéfaction des Allemands et des Valenciennois, malgré un grand vent, un avion français monté par deux Américains, descendait à 30 m. au-dessus du champ d'aviation.
    Soldats et sous-officiers pensaient à une panne de moteur, et se réfugiaient dans les caves dans la crainte d'être mitraillés. Quant aux canons contre-avion, ils ne pouvaient tirer si bas, ce qui ne les empêcha pas de lui envoyer trente-deux obus, lorsqu'il s'éloigna.
    Malheureusement, il nous revint qu'il avait été abattu près de Solesmes, et que tous les clichés qu'ils avaient pris étaient perdus. Tous admirèrent le sang-froid et le courage de ces aviateurs.
     

    Le 29 août 1918, par une belle matinée d'été, le marché venait à peine de s‘ouvrir, qu'à 8 heures du matin, une escadrille fit son apparition. En un clin d’œil, marchands et acheteurs se précipitèrent dans les caves.
    A peine remis de cette alerte, à 9 heures, nouvel appel de la sirène, suivi cette fois du canon. Je me réfugiai dans la cave de l'octroi, et Je vis le commandant de l'escadrille lancer une fusée pour donner l'ordre de lâcher les bombes. Ce fut alors un sifflement et un fracas extraordinaire.
    J'allai aussitôt voir les dégâts causés par les bombes, qui n'étaient pas tombées bien loin de nous.
    • D'abord, dans le square Watteau, heureusement, le monument fut épargné. L'église Saint-Géry était convertie en hôpital, les petits blessés en sortirent pour voir passer les avions ce qui motiva probablement le lancement des bombes. Quatre ou cinq furent tués en se sauvant.
    • Rue Saint-Jacques, une énorme bombe tomba sur la toiture de M. Patou : heureusement toute la famille était dans la cave, le toit et le premier étage avaient été complètement détruits.
    • Avenue du Sénateur Girard, en face de la Chambre de Commerce, une bombe tomba également sur la maison Meyer, servant de magasin au Marketenderei ; une voiture passait, le cheval fut tué ainsi que son conducteur. Il y eut également quatre Allemands tués à la Chambre de Commerce servant d'hôpitalta1.
    • Une autre bombe était tombée sur la maison de M. Jean Roguin, causant de grands dégâts, ainsi que sur celle de M. Willot, son voisin. D'ailleurs, tout ce quartier de la gare eut beaucoup à souffrir.
    • Une autre bombe tomba sur le jardin de l'Hôtel-Dieu, cassant toutes les vitres. Providentiellement, les éclats ne firent aucune victime. La sœur Marguerite pansait tranquillement un blessé quand un éclat d'obus lui raflant la tête, vint briser sa cuvette à pansement.
    • Une autre tomba au milieu de l'Esplanade, près de laquelle stationnait un train de la Croix-Rouge. Toutes les vitres du quartier volèrent en éclats.
      Cette pauvre famille Mohr qui, quelques jours auparavant avait eu sa maison détruite par une bombe, était venue s'installer rue d'Anzin, où une autre bombe vint casser toutes les vitres de sa nouvelle demeure.
    • D'autres bombes tombèrent au Faubourg de Paris, au passage à niveau, ainsi qu'au champ d'aviation.
    • Rue Cahaut [au 21 NDR], Mlles Germaine Renée DOR, 24 ans, et Aimée Noelle DOR, 20 ans, s'étaient réfugiées dans leur cave, quand une bombe tomba devant le soupirail, la maison s'écroula, et l'on retrouva les deux sœurs entrelacées dans les bras l'une de l'autre, écrasées sous les décombres.

      GdA 1918-551
      Gazette des Ardennes du 4 septembre 1918

      GdA 1918-572
      Gazette des Ardennes du 13 septembre 1918

    Tout ceci n'était que le prélude de grands événements qui se préparaient. Les évacuations forcées recommençaient, 400 malades et 1100 évacués arrivaient de Saint-Amand, aussi, le Maire M. Davaine nous demanda-t-il de lui venir en aide en lui procurant des couvertures et du linge, ce que lui accorda la C. R. B. sur le fonds d'évacuation.


    Le 30 août 1918, la bataille dans la direction de Douai était très intense, les blessés affluaient de plus en plus, aussi la Commandanture réquisitionna-t-elle l'église Saint-Michel, celles de Notre-Dame et de Saint-Nicolas ne suffisant plus.
    • En même temps, les aviateurs vinrent le soir à 7 h. 1/2 nous lancer dix-huit bombes, l'une tomba sur un wagon vide qui prit feu, et la flamme atteignit un train de munitions qui sauta.
    • Un peu plus loin, à l'équarrissage de M. Trampont, transformé en dépôt de benzine, tout sauta également durant cette nuit, les détonations se succédèrent sans interruption, se mêlant au bruit du canon du front qui faisait rage, et semblait se rapprocher.
    • Dans la matinée un wagon de gaz sauta, et les cloches commençaient à sonner quand on put le détacher.
    Ces attaques sans arrêt, ébranlaient le moral des troupes allemandes, qui commençaient à se décourager. Jamais, nous n'avions jusqu'ici constaté un tel état d'esprit. On leur avait dit que les Anglais mouraient de faim, et ils trouvaient dans les tranchées quantité de ravitaillement. On leur disait également que les troupes américaines n'existaient pas, que les sous-marins feraient sombrer tous leurs navires, et les Allemands les rencontraient sur le front. Aussi, commençaient-ils à se rendre compte qu'ils étaient perdus.

    A midi et demie, la Commandanture faisait appeler d'urgence M. Billiet, Maire, et M. Thiroux, secrétaire, pour leur dire que l'autorité militaire était émue du bruit qui circulait en ville au sujet de munitions qui seraient cachées dans les caves des églises, ajoutant que c'était pour ce motif que ces édifices avaient été réquisitionnés pour y mettre des blessés.
    M. Billiet répondit au Commandant qu'il n'existait pas de caves sous les églises, mais ne voulant pas s'en rapporter à lui, il exigea malgré cela, qu'ils allassent avec un officier de police pour s'en rendre compte

 

  • Septembre 1918

    Pendant toute la journée du 1er septembre 1918, des avions invisibles volant à une très grande hauteur, lancèrent des paquets de tracts, écrits en allemand. Il en tomba un dans mon jardin, et je n'eus même pas le temps de le ramasser, des soldats ayant franchi la grille pour le prendre, car ils recevaient 30 pfennigs par exemplaire.

    Le 3 septembre 1918, le temps s'étant éclairci, vingt-trois avions en deux escadrilles vinrent nous rendre visite à 7 h. 1/2 du soir. Je me trouvais dans le jardin, les regardant venir de Saint-Amand, les voyant s'approcher, je crus prudent de descendre dans la cave, où je rencontrai le Général et son fils. Au même instant, les bombes tombèrent faisant un fracas épouvantable. Dès que les avions furent passés, nous remontâmes, mais déjà des colonnes de fumée s'élevaient et des détonations formidables se faisaient entendre. Le Général, chargé des munitions, se précipita au téléphone. Quatre trains de munitions sautaient.

    Le matin, je m'étais rendu au Marais de l'Epaix avec M. Bouillon, conseiller, pour ravitailler les prisonniers anglais, et nous faisions précisément la remarque qu'étant à proximité des voies de triage où étaient garés les munitions, il ne fallait pas être surpris par une bombe : nous fûmes littéralement arrosés. Aussi, y eut-il quelques victimes.
    • En face de la Nouvelle Tuyauterie, boulevard Eisen, M. Ernest Dubois, 47 ans, qui n'avait pas voulu se mettre à l'abri dans une cave fut tué.
    • Avenue de Mons, un jeune homme de 18 ans, eut les jambes coupées.
    • Deux civils furent également tués par l'explosion du train de munitions.
    La nuit tombant, le ciel était illuminé par les fréquentes explosions qui s'entremêlaient avec celles du front. Aussi, les aviateurs revinrent-ils à 10 h. 1/2 contempler leur œuvre.

    Le lendemain matin, 4 septembre 1918, après une nuit agitée, vers 8 heures, une première escadrille survola la ville sans jeter de bombes. Je me trouvais à 10 h, 1/2 au bureau de police, quand la sirène nous annonça une nouvelle escadrille. Les avions volaient très bas, et les projectiles les encadraient. A chaque instant, nous pensions qu'ils allaient être touchés. Ils venaient de Denain droit sur nous, aussi trouvai-je prudent de descendre dans la cave.

    Puis en remontant, nous assistâmes à une bataille aérienne très impressionnante, les aviateurs alliés mitraillaient les aviateurs allemands qui les pourchassaient. Nous voyions tomber un avion en feuille morte, puis un second, puis un troisième.
    Etaient-ce des Allemands, ou des Alliés, nous n'en savions rien ; la bataille n'en était pas moins fort émotionnante.

    Une heure après, nous vîmes passer sur la Grand’Place un bel Américain, qui n'étaient heureusement pas blessé. Il fut conduit à la Commandanture, puis à la prison Saint-Jean. Il était escorté d'un soldat allemand, et la foule le regarda sans mot dire, dans la crainte de sévères punitions.

    • La maison de M. Duquesne, 24, rue de Famars, avait été presque entièrement démolie, et celle de M. Lebon, son voisin, en partie ; M. Duquesne fut légèrement blessé à la tête. Un cheval attaché à une voiture qui stationnait en face fut tué.
    • Un peu plus loin, au bureau du pain, salle Watteau, cinquante personnes attendaient pour être servies. Mon frère Maurice qui pointait les cartes n'eut que le temps de se mettre sous la table, la bombe, heureusement, tomba de l'autre côté du mur de la cour.
    • Une bombe tomba à proximité, au pont Delsaux, chez M. Paul Debrault.
    • Une autre en face de l'église Notre-Dame, tuant la sentinelle et détériorant le clocher.
    • D'autres bombes tombèrent dans différents quartiers ne causant que des dégâts matériels.

    Nous remarquâmes que tous les aviateurs venaient de la direction de Cambrai, et commettaient tous la même faute. Ils suivaient la ligne du chemin de fer, qui à son entrée en ville fait un coude pour entrer en gare, et reprend ensuite la direction de la Belgique, de sorte qu'ils lançaient toujours leurs bombes sur la ville, au lieu de les lancer sur la gare.

    GdA 1918-567
    Gazette des Ardennes du 11 septembre 1918


    Le 5 septembre 1918, nous terminions notre déjeuner chez mon frère Maurice, quand à 2 h. 1/2 la sirène nous fit descendre dans sa cave. Les bombes, cette fois, tombèrent dans la région de Saint-Waast, à la fosse Dutemple et à la ferme de M. P. Cartigny, où il y eut un soldat tué, trois grièvement blessés, ainsi que plusieurs Russes prisonniers.
    Dans l'après-midi, nous vîmes passer sur la Grand’Place, quatre jeunes Américains qui venaient de tomber entre les mains des Allemands.

    Le 6 septembre,  peine avais-je installé tant bien que mal plusieurs évacués de Cambrai, de mes amis, qu'à onze heures et demie, la sirène nous obligea à descendre dans les caves, les avions venant jeter quelques bombes.

    Le samedi 14 septembre, le temps couvert permit de continuer sans redouter les bombes; d'où à Vicq l'affluence était si grande que les malheureux évacués durent passer la nuit à la belle étoile, ou dans une grange du village.
    La Commandature avait promis trois trains par jour pour emmener en Belgique ces cinq mille personnes, qui attendaient leur embarquement depuis deux jours. Un seul train de soixante wagons partit dans la soirée, et l'arrivée du train de Solesmes et du Cateau augmenta encore l'encombrement.
    Fatigué et malade à la suite de tant d'émotions, je gardais la chambre. Je commençai à me reposer, quand tout à coup la
    sirène
    et le canon me firent descendre dans la cave, et j'entendis tomber huit bombes.
    Elles causèrent des dégâts dans le quartier Saint-Michel ; une bombe tomba avenue Sénac-de-Meilhan, une avenue Duchesnois et une rue du Roleur. D'autres tombèrent à proximité de la gare,
    à la nouvelle tuyauterie, et dans le marais de l'Epaix.
    Un soldat qui se trouvait avec une voiture de foin, en face de l'octroi de la porte de Mons, fut tué.


    Pendant les évacuations de Douai et de Cambrai, nous ne fûmes pas trop troublés par les aviateurs. Ils reprirent leurs attaques le 18 septembre 1918, en venant bombarder le dépôt de benzine du champ d'aviation de Saultain, qu'ils firent sauter.

    Ils y revinrent le 23 septembre 1918, à 3 heures du matin, faisant une excellente besogne. Pendant une heure ils survolèrent la ville, ce qui nous valut un bombardement en règle, les canons guidés par les projecteurs ne cessant de tirer sur les avions qui volaient très bas. A Saultain, ils étaient à la hauteur des maisons, cherchant le champ d'aviation qui se trouvait derrière la propriété de M. de Preux. Là se trouvaient les gros appareils de bombardement abrités sous trois grandes tentes. La première bombe tomba sur l'un de ces hangars qui prit feu immédiatement, car le plein d'essence avait été fait pendant la journée pour une expédition.

    Par ce grand vent les flammes faisaient sauter les réservoirs et les appareils des deux tentes voisines, puis enfin le dépôt de munitions, qui se trouvait caché dans un bosquet. Il y eut en tout une vingtaine d'appareils détruits.

    Pendant ce temps les escadrilles allemandes de la Briquette s'élevèrent, engageant un véritable combat au-dessus de nos têtes. Les mitrailleuses se répondirent, mais nous n'attendîmes pas les chutes, ayant trouvé prudent, cette fois, de descendre à la cave.

    GdA 1918-639
    Gazette des Ardennes du 12 octobre 1918

  • Octobre 1918

    En Octobre notre Musée se trouva alors nettement en danger, car les batteries allemandes se trouvaient à quelques centaines de mètres de là sur le champ de manœuvre et à la porte de Quesnoy.
    Ces batteries tiraient sur celles des Canadiens, campées à la fosse Dutemple, presque vis-à-vis, sur la rive gauche de l'Escaut.
    De plus, les avions lançaient des bombes jour et nuit dans ces parages.

    Dimanche 6 octobre. Le soir,
    il y avait à Notre-Dame un grand salut pour mettre la ville sous la protection de Notre D.ame du Saint-Cordon.
    M. le Doyen fut heureux d'annoncer à ses paroissiens que l'Allemagne acceptait de discuter les conditions de Paix proposées par Wilson, un an auparavant. Les Allemands qui assistaient à ce salut solennel, baissaient la tête, mais au fond, ils étaient enchantés. Pendant cette allocution,le canon redoublait, faisant trembler les vitres.

    Il est impossible de décrire les scènes douloureuses qui se déroulaient sous nos yeux.
    Me rendant au faubourg de Cambrai, à l'enterrement du père de M. Branquart, je rencontrai une vieille femme de quatre-vingt-dix-sept ans, traînée par son fils; un peu plus loin, deux autres de quatre-vingts ans, l'une traînée par sa fille et ses petits-enfants, l'autre par un vieillard qui faisait peine à voir, ne pouvant plus avancer. Je leur indiquai le Lycée Wallon, où ils auraient un gîte et une soupe chaude. A peine y étaient-ils arrivés que des aviateurs,volant très bas, lancèrent des bombes sur la gare; l'une tomba justement sur le clocheton du Lycée Wallon, blessant trois évacués et cassant les vitres.
    Inutile de dépeindre l'affolement de ces pauvres évacués qui se croyaient à l'abri. A cinq heures et demie, place SaintJean, je vis passer une cinquantaine de soldats anglais qui venaient d'être faits prisonniers et qui me firent signe que tout allait bien


    Dans la nuit du 7 octobre, c'est à peine si nous pûmes fermer l 'œil ayant été constamment réveillé par la sirène car les avions lancèrent quantité de bombes dans le quartier de la gare.
    • Une bombe tomba chez M. Van Kalk, au Maréchal Ferrand.
    • Une à la citadelle près du Pont-Neuf.
    • Une sur le mur de la gendarmerie.
    • Une rue du Rempart. Heureusement, personne ne fut blessé

    Le 8 octobre Douai et Cambrai venaient d'être évacués, et Valenciennes était sur le point de l'être. Les Mines venaient je partir dans l'après-midi. Depuis un certain temps, les pauvres prisonniers anglais, sans forces, étaient occupés à démonter les coffres des banques pour les expédier à Bruxelles. Leur départ eut lieu le 9, sous les bombes, sous la conduite de MM. Dupont qui passèrent la nuit en gare, dans leur compartiment. M. Paul Dupont père, M. Louis Dupont et sa famille, voulant accompagner les coffres, montèrent à huit heures du soir dans leur compartiment, pensant que le train allait partir, mais les avions étant venus jeter une soixantaine de bombes à 25 mètres de la gare, ils crurent que leur dernier jour était arrivé.

    Le 17 octobre, les Allemands aui faisaient sauter tout ce qui les gênait, massacrèrent la chapelle de Notre-Dame des Affligés, et d'autres immeubles, sans s'inquiéter s'il y avait encore des habitants.
    C'est ainsi qu'une vieille femme périt dans les décombres.
    Cependant en Ville, le plus grand calme régnait, mais l'usine électrique ne fonctionnant plus, nous n'étions plus avertis par la sirène de l'arrivée des avions, qui jetèrent sept bombes sur la gare.

    Le vendredi 25 octobre 1918, l'une d'entre elle tomba sur le dôme du Musée, cassant les vitres.

    le Jeudi 31 octobre. Après une nuit agitée, nous nous attendions à une attaque anglaise et à la délivrance si ardemment attendue. A deux heures du matin, une bombe éclata à quelques mètres de notre cave, qu'elle ébranla.
    Je me rendis dans notre quartier, pour voir les dégâts. Les murs étaient éventrés, et l'intérieur des maisons déchiqueté. Il y avait même, dans les arbres de la rue des Incas, des rideaux qui y avaient été projetés

  • Novembre 1918
    Le 1er novembre, l'attaque se déclancha à six heures du matin, la ville étant entourée d'un cercle de feu. C'était un roulement indescriptible avec fracas de vitres et de briques. Nos lits tremblaient, mais nous n'étions nullement impressionnés, songeant à notre délivrance.
    De la rue Vieille-Poissonnerie, où nous avions notre quartier dans les caves de
    M. Gabet, à la Chapelle Saint-Géry, il y a environ 200 mètres. Ne voulant pas passer la Toussaint sans assister à la messe, nous nous y rendîmes en longeant les murs, et accélérant le pas. Les obus éclataient au-dessus de nos têtes et de gros morceaux tombaient à nos pieds. Dans la petite chapelle, il y avait vingt personnes, quand M. le doyen, Mgr. Jansoone, commença la messe qu'il dit le plus rapidement possible.
    Au moment de la communion, trois bombes tombèrent à quelques mètres causant de grands dégâts. Nous restâmes cependant
    impassibles, et dès que le doyen eut donné la bénédiction,
    il se retourna en disant : « Que tout le monde descende à la cave
    immédiatement »

    Mais ce fut le 2 novembre que les bâtiments coururent les plus grands dangers. Les Canadiens venaient de pénétrer en ville à sept heures du matin. Les Allemands en se retirant s'arrêtèrent à Marly, et comme dernier adieu envoyèrent des obus sur le boulevard et sur le Musée, je vis tomber du fronton de l'Hôtel-de-ville, la statue représentant l'Escaut, et me précipitai ensuite vers le Musée où un obus avait éventré la salle des gravures.

 

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