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PREMIERS TEMOIGNAGES et RETOURS

 

Le 17 avril 1918, arrivait à Valenciennes une lettre de l'abbé J. Bodescot, otage au camp de Jewie en Russie, qu'il écrivait pour remercier les personnes chez qui il avait logé, elle était ainsi conçue ;

 «Je vous remercie de votre cordiale hospitalité, c'était alors le beau temps, le pain gris est venu après le pain blanc. Après six nuits et cinq jours de voyage, sans chauffage, ni éclairage, par un temps froid très rigoureux, nous sommes arrivés en gare de Zosle, le 12 janvier, que nous avons quitté, à pied pour Milejgany, à six ou sept kilomètres, ou se trouvaient quelques bâtiments de ferme, à usage de camp non organisé. Nous y avons passé cinq jours dans une sorte d'écurie ou grange non chauffée.
«Le camp est si insalubre, que douze des nôtres sont morts, dont un en cours de route.
«Le vendredi 18 janvier, cent soixante ont été détachés de ce camp, et dirigés sur celui de Jewie, où nous sommes encore aujourd'hui. Ce camp est installé dans une église bien petite. Nous sommes pêle-mêle cent soixante, dont dix-sept prêtres, trente-cinq restés à Milesjgany, entassés les uns sur les autres, sur des paillasses de copeaux de un mètre carré. Tout se fait dans le local intérieur. bien chauffé.
«Nourriture matin ; jus de malt; midi ; soupe claire ou de rutabaga, ou d'orge ou de semoule, avec quelques pommes de terre et quelques grammes de viande une fois par semaine.»

 

Enfin, le 21 avril 1918, nous apprîmes avec plaisir qu'un wagon entier de vivres venait de partir de Hautmont à destination de Jewie, la C.R.B. de Bruxelles prenant tout à sa charge.
Le 25 avril 1918, par un temps orageux, accompagné d'une pluie torrentielle, nous fûmes surpris de voir arriver à Valenciennes les otages âgés de plus de 70 ans, ou malades, venant de Russie, soit en tout quatre-vingt-dix personnes.
Ces malheureux avaient mis onze jours pour venir de Jewie, ou de Milejgany.

M. Maurice Harpignies que je rencontrai, me raconta la façon cruelle avec laquelle ils furent traités à l'aller, quatre d'entre eux étant morts, le voyage avait duré cinq nuits et six jours, par un froid terrible.

Ils furent d'abord parqués dans une espèce de grange, dans laquelle le trop plein d'un fumier débordait. Ils étaient les uns sur les autres, sans tables, sans chaises, sans bancs, et furent bientôt dévorés par la vermine. On les changea ensuite pour les mettre dans un petite église à Zoslé, où ils furent un peu moins mal. La nourriture était épouvantable. Bientôt tous avaient épuisé leurs ressources pour acheter en fraude quelques denrées. Ils accusaient naturellement le comité, ne se doutant pas de toutes les démarches que nous fîmes pour eux. Il n'y avait dans le camp qu'un médecin otage, qui était impuissant à soulager ses camarades, car il n'avait à sa disposition aucun remède. Il eut bientôt le même sort que ses compagnons et succomba. Vingt de ces malheureux étaient morts; et soixante étaient à l'infirmerie,  plusieurs avaient même du y rester, n'étant plus en état de supporter le voyage.
Ils avaient à peine de quoi s'étendre, tous étaient entassés les uns sur les autres. Quand l'un d'eux mourait, on le mettait sur la table au milieu de la salle. La chose la plus terrible au réveil, était de voir parfois ce cadavre sans nez, sans oreilles, les yeux mêmes ayant été rongés par les rats.
Enfin le consul espagnol vint visiter leur camp [visite du 22 Mars 1918], et c'est à la vue de ce terrible spectacle qu'il entama des pourparlers pour améliorer le sort de ces pauvres gens, qui furent transférés dans un sanatorium à Roon, près de Vilna.
Quand il fit observer à l'officier, qui avait la charge du camp, que les otages devaient beaucoup souffrir, étant si mal traités, celui-ci répondit : « C'est exprès, nous voulons qu'ils souffrent, ce sont des représailles ! »
M. Jules Lefebvre, qui faisait également partie de ces otages, revenait avec un phlegmon à la main, quand le médecin du sanatorium l'examinant lui dit qu'il était grand temps de le soigner, la grangrène commençant à s'y mettre ; mais il fallut amputer la main, quelques jours après.
Pour comble de malheur, toute correspondance avec les pays occupés était interdite, ce qui augmentait leur souffrance morale. Heureusement le premier wagon de biscuits et de chocolat venait d'arriver, quand les otages rapatriés quittèrent Vilna. En résumé, malgré les privations et les souffrances, le moral resta toujours excellent chez tous.
En rentrant chez lui, M. Harpignies constata que ses meubles et son lit avaient été pris pendant son absence, et que sa maison n'avait même pas été respectée.


 Juste une remarque sur le Camp de Roon, pourtant composé de baraques en bois, qui leur a paru un Sanatorium.


 

CORRESPONDANCE AVEC LES OTAGES

 

Enfin le 22 juin, la Commandanture, après six mois et demi de pourparlers, donna l'autorisation de correspondre avec les otages :

 1° Il est permis d'envoyer des cartes ou lettres ouvertes écrites au crayon.
 2° Comme adresse, on doit mettre simplement ; X... otage de Valenciennes en Allemagne.
 3° Les cartes ou lettres doivent être déposées à part à la Sous-Préfecture qui, elle-même, les remettra en paquets séparés par otages, hommes ou femmes, au bureau allemand des laissez-passer.

           
L'envoi des colis était également autorisé.
Le 5 juillet [1918], Mme Ewbank recevait seulement les trois premières lettres de son mari qui se plaignait particulièrement des tortures que leur infligeaient les mouches et les moustiques. De plus, un article paru dans un journal allemand le 13 juillet, nous apprenait que les huit cents Alsaciens-Lorrains qui devaient être échangés contre les otages étant arrivés à Singen ; ce qui nous faisait espérer que les nôtres allaient bientôt revenir.
Enfin, le 24 juillet, à cinq heures du matin, M. Tromont, conseiller municipal arrivant en gare avec les otages de la 11e armée vint sonner chez moi pour m'annoncer l'heureux retour des otages de Russie. On put alors servir du café et des biscuits, en attendant mieux, à ces pauvres gens, qui étaient exténués, après dix-sept jours de voyage.
Ils furent conduits dans un immeuble de la rue Flamme, dont ils ne purent sortir que vers dix heures. La plupart d'entre eux allèrent diner dans les maisons qui leur avaient donné l'hospitalité. Les Valenciennois rentrés chez eux en descendant du train, nous donnèrent des renseignements précieux sur leur voyage.

Les hommes avaient quitté le camp de Vilna, le 8 juillet 1918. Arrivés à la frontière allemande, ils restèrent complètement nus pendant deux heures, pour être désinfectés, ce dont ils avaient grand besoin. On les conduisit ensuite au camp d'Holzminden, où ils rencontrèrent les dames otages, qui reçurent l'autorisation de passer quelques instants auprès de leurs maris. Ceux-ci restèrent quatre jours au camp, puis tous partirent pour Montmédy, où ils demeurèrent encore quatre jours, au milieu d'une saleté répugnante. Ils furent ensuite conduits dans la forteresse qu'avaient occupée les Russes. Ils s'y trouvaient si mal, qu'ils allèrent loger dans une église, où on les coucha sur des paillasses infectes. Ils approchaient enfin de Valenciennes, quand avant d'arriver à Avesnes, la machine fut dételée, et ils restèrent toute la nuit au milieu des champs. Les otages de Cambrai et du Quesnoy purent quitter la ville, à six heures et demie du soir, mais ceux de Somain qui faisaient partie de la 6° armée, ne purent continuer leur voyage, que le lendemain. Les otages de Curgies et de Saint-Amand et autres communes de la 6° armée, qui étaient à peu de distance de chez eux, furent obligés de continuer sur Lille, afin de viser leur laissez-passer pour leur Commandanture. M. Ferré, du journal l'Echo du Nord, de Lille, nous raconta dans le détail, les mauvàis traitements qu'ils eurent à subir à Vilna, où vingt-cinq d'entre eux moururent, et d'où une centaine revinrent avec des santés chancelantes. Ils crurent tous au début être condamnés à mourir de faim; aussi, nous furent-ils reconnaissants des colis que nous leur donnâmes à leur départ. Dès que les secours de France arrivèrent, au bout de trois mois, de captivité, ils furent sauvés. A Montmédy, ils avaient rencontré des prisonniers français et américains, qui leur avaient donné des nouvelles très rassurantes de la guerre. En traversant l'Allemagne, ils eurent l'impression que le peuple allemand avait encore plus faim que nous. L'on n'y rencontrait pour ainsi dire pas d'hommes et la tristesse était peinte sur tous les visages.

Dans le camp, les dames souffraient beaucoup de cette vie en commun, devant procéder presque en public à leur toilette. Toutefois leur moral était resté excellent, mais toutes avaient beaucoup vieilli et les mères souffraient plus que toutes autres d'être séparées de leurs enfants.
La première nuit, du 24 au 25 juillet, que passèrent les otages à Valenciennes, fut très mouvementée. Les avions pendant deux heures consécutives étaient venus inspecter les environs, et jeter des bombes sur Fresnes, Blanc-Misseron, et Raismes, tuant plusieurs personnes.
Les otages valenciennois se distinguèrent par leur andurance et leur bon moral.
Le frère du docteur Mariage put dessiner quelques vues de la région qui complétèrent le récit admirable que fit de cette captivité, M. Ferré, rédacteur, à l'Echo du Nord.
Pour passer leur temps dans la petite église où on les avait internés, ces Messieurs firent des conférences le soir. Comme il n'y avait que deux petites lampes pour tout éclairage, l'une était placée à côté du conférencier, l'autre éclairait faiblement l'auditoire. Des fils de fer barbelés entouraient l'église, ne leur laissant que très peu d'espace pour circuler.


En allant chercher à la gare M. Hélot, qui venait de Cambrai pour assister à notre réunion de la C. R. B, je vis encore les otages de Somain et des environs, qui, depuis le matin, attendaient, ayant vu partir devant eux leur train, parce que les policiers voulaient les fouiller. Après une dernière journée d'attente, ils purent péniblement regagner leur home si ardemment désiré.
Le samedi 27 juillet, j'eus le plaisir de déjeuner chez M. et Mme Ewbank, avec MM. La Grange, Thilloy et Théodore Hollande; il ne fut naturellement, pendant ce déjeuner, question que de leur séjour en Russie.

RECIT DE CAPTIVITÉ


Nous sommes heureux de donner l'ensemble des impressions recueillies par un de ces otages :


        «Arrivés à Jewie à huit heures du soir – écrit-il – l'officier qui nous accompagnait remit le convoi à son collègue, mais ce dernier, jugeant qu'il était trop tard pour nous conduire au camp, nous fit rester en gare sans manger, grelottant, jusqu'au lendemain matin, après sept jours de voyage.
«Pendant la nuit, la neige était tombée abondamment, et c'est dans cette tourmente, nous frayant un passage, que nous arrivâmes, exténués, à Miljegany.
«Ce nom passera à, la postérité, et restera une honte pour l'Allemagne. C'est après avoir parcouru les 4 kM. 500 qui séparaient la gare de cette ferme isolée, qu'un prêtre, en me voyant passer haletant, ne put s'empêcher de faire cette réflexion que j'entendis : « En voilà un qui n'en a plus pour longtemps!»
«Dans une grange infecte, que des prisonniers russes avaient occupée, comme un troupeau de moutons, cent cinquante otages se précipitèrent, pensant y trouver un peu de repos. M. Gravis, entré l'un des premiers, fit signe à ses compagnons d'infortune de ne pas y pénétrer, ayant reculé d'horreur. Pas une fenêtre; dans le centre, de l'eau croupissait, comme lits, trois étages de couchettes dans lesquelles grouillait la vermine. Aussi, n'est-il pas surprenant que vingt-quatre otages y trouvèrent la mort, sans compter ceux qui y perdirent leur santé.
«Il n'y avait ni médecin, ni remèdes, et l'officier de répondre aux demandes de secours qui lui étaient adressées : « Les malades ne m'intéressent pas, ils peuvent mourir» .

Aussi, les otages écrivirent-ils à l'Ambassade d'Espagne, qui finit par envoyer une Commission. C'est à la suite de cette visite [22 Mars] qu'ils furent changés de camp et allèrent à Roon, dans une église nouvellement construite, qui avait été bombardée.


        «A Milejgany, il n'y avait qu'une table, sur laquelle on mettait l'otage qui venait de mourir, et c'est devant son corps que l'on devait manger la soupe, ou mieux de l'eau claire. Puis, la nuit, les rats venaient à leur tour faire leur macabre festin. Il fallut suspendre avec des cordes ces malheureuses dépouilles, pour éviter qu'elles soient rongées. Comme cercueil, quelques planches prises dans le camp, et que l'on devait payer 13 marks.»


        Nos compatriotes avaient pu trouver dans la cour de cette ferme un petit abri où, tant bien que mal, ils s'étaient blottis. Ils eurent surtout à souffrir du froid et de la soif, car, dans le camp, il n'y avait pas une goutte d'eau.
Enfin, après deux mois de privations et de souffrances, le premier wagon de biscuits envoyé par la C.R.B. arriva, qui sauva la situation. Trois mois après leur départ, certains otages mangeaient encore du pain que nous leur avions donné à Valenciennes.
A la suite de ce déjeuner, en prenant le café, Georges Ewbank nous lut un passage de ses impressions qu'il avait écrites sur le vif, au camp de Milejgany.
D'une manière saisissante, il dépeignait la mort de ces malheureux otages. Plusieurs fois, il dut interrompre cette lecture, les sanglots l'empêchant de parler; et sa femme de lui dire ; « Arrête, arrête donc, c'est horrible...»  Nous mêmes étions émus, et malgré nous, les larmes baignaient nos yeux.
On voyait que M. Georges Ewbank revivait ces moments d'angoisse et de stupeur; ses yeux étaient étincelants, sa voix chevrotante, la haine au fond du cœur.
Pour ne donner qu'un détail de la mort de ces martyrs, je ne citerai que celle d'un Conseiller à la Cour de Douai qui, ayant une maladie de vessie, mourut peu de temps après son arrivée, dans d'horribles souffrances.

        Jusqu'au 8 mars, pour les quarante prêtres otages, il ne fut pas question de service religieux. Soir et matin, on récitait en commun les prières autour du feu; les indifférents écoutaient avec respect sur leur couchette. Le dimanche, dans ces mêmes conditions, ces Messieurs lisaient à haute voix la messe. Plus tard, ils obtinrent une petite chambre, dans laquelle trois prêtres pouvaient célébrer la Sainte Messe en même temps.
Mais l'esprit français reprit le dessus, et bientôt les otages organisèrent conférence sur conférence, chansons, musique et bridge qui ne perdit jamais ses droits, et grâce aux envois de France. Nous en eûmes un agréable échantillon au déjeuner que nous offraient M. et Mme Georges Ewbank, le temps se passa moins péniblement. Il me fut impossible de décrire les mille détails de cette dure captivité, dont le souvenir ne s'effacera jamais. J'ai voulu transcrire ces lignes, auxquelles je n'ai rien changé, M. Ferré, dans son récit, les ayant complétées, ainsi que M. Mariage qui les illustra. Qu'il me soit permis, en passant, de les féliciter, car jamais on ne fera connaître assez les abominations que nous firent subir les Allemands, faisant injustement la guerre aux civils.


Le 28 juillet 1918, j'eus le plaisir de retrouver mes amis M. et Mme Gravis, dont les deux fils avaient passé les lignes pour s'engager, et qui me racontèrent leur captivité et leur séparation qui fut terrible. Ce n'est qu'en avril que M. Gravis apprit l'internement de sa femme à Holzminden, et il me confirma des détails que nous avait donnés M. Georges Ewbank de leur séjour à Miljegany.


      Comme les messieurs, les dames arrivèrent au camp d'Holzminden exténués. On leur confisqua leurs bagages à main, et elles furent enfermées pendant quatre jours dans une petite baraque sans pouvoir sortir. Toutes furent fouillées et déshabillées.
Ces quatre jours leur parurent interminables, n'ayant à manger que de la mauvaise soupe qui leur était servie dans des écuelles. Les unes étaient accoudées, pensives, sur la table; les autres pleurant sur leur mauvaise paillasse de foin. Au bout de ces quatre jours, on leur rendit les sacs, mais sans les médicaments que toutes avaient eu la précaution d'emporter, et sans l'argent. Parmi ces otages, se trouvaient des évacuées du front. L'une d'elles avait sa fortune qu'elle n'avait pas voulu confier à une banque française. Les Allemands n'y mirent pas tant de formes, et ils lui confisquèrent les 30.000 francs or qu'elle portait si précieusement.
Pour leur toilette, ces dames qui, d'habitude, étaitent très coquettes, n'avaient pas le moindre peigne, ni la moindre brosse, ni même un essuie-mains pour se laver. Ce n'est que quelques jours après qu'elles eurent leurs bagages.
Mme Gravis fut assez grièvement malade pendant sa captivité, faisant une fièvre typhoïde et souffrant, de plus, de furoncles, restant couchée sur la dure. Mais, grâce à sa forte constitution, elle se rétablit et elle put reprendre ses fonctions de cuisinière de la baraque.


Quand les otages de Russie arrivèrent à Holzminden, ils passèrent devant la baraque des dames, qui reconnurent à peine leurs maris ou leurs amis, tant ils étaient courbés et vieillis. Mais, heureux de se trouver sur le retour, tous se ressaisirent; aussi, quand ils traversèrent les rues de Montmédy, les Allemands furent étonnés, après tant de souffrances, de constater cette gaieté et cette élégance.
Les dames, surtout, avaient voulu montrer aux Allemands leur résistance. Aussi, répondirent-elles à l'officier qui leur en faisait la remarque : « Les Françaises sont toujours ainsi» .

LA VIE MUNICIPALE REPREND

Le lundi 29 juillet 1918, en ouvrant la séance du Conseil municipal, M. Damien adjoint, souhaita la bienvenue à M. Tauchon [maire de Valenciennes] et le félicita de son heureux retour d'exil. Tous nous lui fîmes part de notre amitié et nous l'accueillîmes joyeusement.

M. Tauchon remercia très simplement, ajoutant ; « En effet, nous avons beaucoup souffert, mais c'était pour la France!» Puis il adressa un souvenir ému aux vingt-cinq otages qui étaient morts en Lithuanie. Il ajouta :«Le premier d'entre nous qui mourut fut le commandant Bodement [Beaudelot], de Sedan, qui ne put supporter le voyage. On le descendit en gare de Crovenow, et nous n'entendîmes plus jamais parler de lui. [il fut inhumé à Hohensalsa/Inowrocław] Vous ne sauriez vous imaginer ce qu'est la mort, rendue bien plus horrible encore dans ces tristes conditions.
«Nous trouvions parfois, gisant sur sa couchette, un compagnon d'infortune qui, épuisé par la souffrance et les privations, ne s'était pas réveillé
Après guerre, il se forma une Association qui devait publier ces atrocités.
Malgré tout, dans cet exil, l'esprit français prenait toujours le dessus, et grâce à M. Gallois, prix de Rome en musique, l'on exécuta quelques chœurs, et les poètes eurent le temps de caresser la Muse. En terminant, M. Tauchon se fit l'interprète des otages pour remercier la Municipalité de Valenciennes des soins qu'elle eut pour eux, les colis qu'ils reçurent leur ayant rendu les plus grands services.
M. Tauchon remercia également le maire de Montmédy, qui n'avait rien négligé pour les ravitailler.
En terminant, M. Tauchon constata «que les Allemands eux-mêmes avaient été honteux de la façon dont nous fûmes traités. C'est seulement à Holzminden que nous pûmes lire la Convention de Berne, qui ne fut jamais affichée dans notre camp. En tout cas, je suis heureux de me retrouver au milieu de mes collègues que je n'ai jamais oubliés dans mon exil.»


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Puis, lecture fut donnée au Conseil municipal de la Convention de Berne, du 26 avril 1918, extraite de la Nordeutsche Allegehrine Zeitung, dont nous n'avions jamais eu connaissance.
Le 31 juillet, je rendis visite également à M. Lequesne, qui avait été aussi en Russie comme otage, et qui mourut des suites de sa captivité. Il me fit le même récit que M. Georges Ewbank, me disant que les six premiers mois avaient été terribles.

Quand ils arrivèrent en gare de Jewie, il partit avec M. Girault, en tête du convoi, pour préparer le logement. Après avoir parcouru 4km. 500 dans la neige, ils se trouvèrent en face d'une grange entourée de fils de fer barbelés, que des ouvriers russes venaient de quitter. J'en ai déjà dit d'ailleurs la saleté repoussante. Ce qu'il leur fut le plus pénible, fut le manque de linge, étant restés six semaines sans bagages. Il avait comme compagnon de lit, dans une couchette de 0 M. 60 de large, M. Fernand de Saint-Ouen, mort également des suites de sa captivité.
Comme cette couchette était trop courte de 0m30, ses pieds dépassaient. Ils se trouvaient dans l'obscurité, un mauvais quinquet fumant éclairant à peine cette pièce dans laquelle ils restaient de quatre heures du soir à cinq heures du matin, ce qui rendait les nuits très longues et plus lugubres encore.


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Plusieurs otages ayant demandé à être évacués, la Commandature envoya à la Mairie la note suivante, datée du 23 août :

«Il est porté à la connaissance de la Mairie que la demande des otages suivants ; Mme Dremaux (Vve Zoude), MM. Lévy-Stein, Dupont Paul, Dupas Maurice, Dupont Abel, Dupont Maurice, Delaralle Emile, Blocaille Eugène, pour renvoi en France non occupée, a été refusée parce que, suivant décision des autorités militaires compétentes, la Convention de Berne ne leur est pas applicable.»

Nous ne pouvons nous empêcher de rendre une fois de plus hommage à ces victimes du devoir qui, par amour de leur Patrie, supportèrent les plus cruelles souffrances

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