L'un des membres du conseil municipal de la ville de Valenciennes durant la guerre, M. Marcel BOUILLON (Le Mans 13/12/1863- Valenciennes 1943), que René Delame fait souvent intervenir - notamment lors des bombardements aériens de 1918 - nous a laissé un petit opuscule de 23 pages, dont le contenu mérite d'être largement diffusé, ce qui à mon sens n'est qu'hommage envers l'auteur et le conseil municipal tout entier. Marcel BOUILLON est inhumé au cimetière St Roch de Valenciennes en compagnie de son épouse et de membres de la famille de celle-ci, la tombe est entretenue par la municipalité de Valenciennes.

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Imprimé en petit format sur un papier "d'après-guerre" qu'il faut maintenant manier avec précaution, édité à Lille : imprimerie du "Réveil du Nord" en 1918, en voici des extraits :

Évacuation et Bombardements
DE VALENCIENNES
Octobre-Novembre 1918


Le jeudi 10 octobre 1918, vers trois heures du soir, l'affiche suivante fut apposée sur nos murs par ordre de la Commandanture :

 


 

      Cette nouvelle se propagea comme une traînée de poudre, et porta à son comble la terreur et l'affolement dans la population.

Quitter sa maison par ordre, tout abandonner, souvenir de famille, meubles, linge, ustensiles de ménage, les mille choses utiles ou agréables qui garnissent la maison et font aimer la vie, quitter tout cela, pour partir à pied sur les routes boueuses, vers un pays que personne ne connaissait. Nivelles en Belgique, à 75 kilomètres de Valenciennes, tous ceux qui n'étaient pas ici ne peuvent s'imaginer la désolation que cet ordre apporta dans les familles, d'où les hommes valides étaient partis et dans lesquelles il ne restait que des femmes, des vieillards, des malades et des enfants incapables de marcher.
   Cependant, l'ordre est formel : il faut partir en abandonnant les malades alités que l'hôpital recueillera provisoirement, en abandonnant son père ou sa mère, s'ils ne peuvent pas se traîner, si l'on a pas le bonheur de posséder une poussette pour les transporter ou assez d'argent pour soudoyer un conducteur de voitures boches qui demandait couramment 1.000 à 2.000 marks pour vous conduire à Mons.

      Notre horreur de l'évacuation était d'autant plus grande que nous connaissions trop, par les tristes spectacles que nous avions eu sous les yeux, toutes les misères qu'elle engendre.
En effet, dès août 1914, nous avions vu arriver à Valenciennes, des milliers de belges et d'habitants des communes frontières, fuyant l'invasion devant les Allemands victorieux.

      Plus tard, en novembre 1914, nous vîmes arriver ici les habitants des nombreuses communes situées sur la ligne de feu entre Arras et Albert. C'était surtout des populations agricoles qui arrivaient chez nous, dénuées de tout, les Allemands leur ayant tout pris, chevaux, charriots, bestiaux et linge.
Ensuite ce fut le tour des habitants du Bassin minier Lens-Hénin-Liétard, chassés de chez eux par le bombardement.

      Et en dehors de ceux que je cite, combien de milliers étaient passés par notre ville, combien en est-il enterré dans nos cimetières ?
Mais la grande désolation, le spectacle le plus triste qui puisse se voir, celui qui arrachait des larmes aux plus endurcis, c'est l'arrivage en masse, au début de septembre 1918, des habitants des villes de Cambrai et de Douai et des communes si populeuses situées entre ces villes et Valenciennes.

      Ces malheureux, chassés de leurs maisons par les Allemands, ont dû faire la route à pied par un temps abominable, des femmes, des enfants, des vieillards ont mis plusieurs semaines à faire ce trajet, et nous arrivaient dans un état de dépression moral et physique impossible à décrire, en eux toute volonté était annihilée ; jeunes et vieux, il fallait les conduire par la main comme des enfants à leur logis provisoire, et si les dévouements si nombreux qui se sont trouvés à Valenciennes, dans ces moments critiques, ne leur avaient pas porté à manger jusque sur leur couche, ils n'auraient certainement eu, ni le courage ni la volonté d'aller chercher eux-mêmes leurs nourritures.

      Dans la première quinzaine de septembre surtout, les arrivages furent formidables, certains jours, nous eûmes à secourir plus de dix mille évacués arrivant exténués et dénués de tout.
Mais grâce à la direction énergique et intelligente de Messieurs Arthur Gabet et Maurice Delame, auxquels je suis heureux ici de rendre hommage, et aux concours dévoués de tout notre personnel qui, sans murmurer, travaillait souvent 15 et 18 heures par jour, tous les évacués ont trouvé à Valenciennes un gîte pour la nuit, de la soupe et du café chaud, du pain, du saindoux, du lait et des biscuits pour les enfants, toutes nos provisions de réserve furent fraternellement partagées, malheureusement pour eux il n'en fur pas ainsi partout ailleurs.
      Mais les vivres que nous leurs donnions ne pouvaient leur suffire que pour deux ou trois jours et le lendemain il leur fallait se remettre en route pour faire place aux nouveaux arrivants.
Quelle triste chose que ces départs d'évacués, et leurs défilés dans nos rues. Jamais je n'ai ressenti d'angoisse plus poignante, même au plus fort du bombardement.
      Il faut avoir vu des femmes seules avec cinq ou six enfants en bas âge, poussant une voiturette disloquée, dans laquelle étaient entassés, avec les plus jeunes enfants, les provisions et le linge indispensable, les autres enfants suivant, accrochés au tablier de la mère, déjà fatiguée d'avoir fait deux ou trois kilomètres.
      Et d'autres poussettes où, sur l'entassement des paquets est posé un matelas sur lequel est étendue une vieille personne, une infirme ou une malade que ses enfants n'ont pas voulu abandonner.
Que tout cela était triste et pitoyable !


Mais revenons à l'évacuation de Valenciennes.

Nous avons dit plus haut que la première affiche allemande ordonnant l'évacuation fut apposée le jeudi 10 octobre, vers trois heures, le vendredi 11, vers midi, une deuxième affiche, en gros caractères était collée sur nos murs.
En voici le texte :

 

Après la lecture de cette affiche, et sachant ce qui s'était passé récemment à Cambrai et à Douai, la population comprit qu'il n'y avait plus rien à espérer et qu'il fallait en hâte se préparer à partir.

(......)

Resté à Valenciennes, il ne m’appartient pas de décrire toutes les misères endurées sur la route par nos malheureux concitoyens

(.....)

 

MERCREDI 16 OCTOBRE. – Un ami qui arrive de Mons, vient me prévenir que ma femme est assez gravement malade et que ma présence est indispensable auprès d’elle, je me décide à partir de suite.

Ce voyage que je n’oublierai jamais, fut navrant.

     Tout le long de la route pêle-mêle avec l’armée allemande en retraite, c’est un défilé ininterrompu d’évacués, il pleut et ces malheureux s’esquintent à traîner leurs poussettes et leurs brouettes par la pluie et dans la boue épaisse souvent de 20 à 30 centimètres, car le pavé de la route est réservé aux chariots, aux hommes et aux chevaux de l’armée allemande et à chaque instant les évacués sont rejetés sur les côtés de la route où leurs poussettes enfoncent jusqu’à l’essieu et souvent se brisent.

Dans ce cas arrivé à des centaines de personnes, les malheureux propriétaires désolés, n’ont plus qu’à abandonner leur véhicule dans le fossé avec son chargement, souvent toute leur fortune qu’ils ont eu tant de peine à amener jusque là.

     Spectacle plus triste encore, à chaque pas on rencontre, assis sur l’herbe mouillée de fossés, des malades incapables d’aller plus loin, attendant un secours problématique, ou la mort qui sera pour eux, une délivrance.

Et toujours sur la roue, la longue cohorte des soldats et des évacués, poussés par la fatalité, marchent jusqu’à l’épuisement de leurs forces pour arriver le soir à un gite problématique, car ils savent que beaucoup d’entre eux, ne trouveront même pas une grange pour se mettre à l’abri et devront coucher dehors ; aussi combien parmi eux ne reverront jamais leur maison.

 

JEUDI 17 OCTOBRE. – Arrivés à Mons très tard, le lendemain j’en suis reparti de très bonne heure, à pied cette fois, après avoir décidé de ramener ma femme qui veut revenir.

     Sur la route le spectacle est toujours le même, les évacués sont de plus en plus nombreux, car on fait évacuer depuis hier, Anzin, Bruay, Onnaing, Quarouble, Blanc-Misseron et beaucoup d’autres communes. Pour comble de malheur, il pleut continuellement et la route est couverte d’une boue gluante qui empêche d’avancer.

 


 

 

             Puisqu'il s'agit du récit de Marcel BOUILLON, j'en profite pour ajouter à son propos la petite histoire tirée du recueil de Lucien FERNEZ, qui parfois égratigne gentiment un certain nombre de Valenciennois dans ses opuscules intitulés "Souvenirs de l'invasion à Valenciennes 1914-1918", publiés dès 1919, y relatant quelques faits, marquants ou personnels.

 

 

BOUILLON
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    Ce n'est pas un enfant de Valenciennes et quoique inconnu la veille, il a mijoté, bouilli et est devenu consommé et succulent. et en 1914 Bouillon était fait à point pour, comme conseiller municipal, ayant mis de coté ses idées les plus avancées vu les circonstances douloureuses dans lesquelles on se trouvait, pour prendre place à la table du Ravitaillement auprès de ses ennemis politiques d'hier.
   Apprécié, goûté, gourmé par le parti socialiste, il figurait en tête du menu car il était considéré par son parti comme le futur maire de Valenciennes.

    C'est un ennemi de la procession séculaire de Notre-Dame du Saint-Cordon, qui avait lieu avant la guerre en Septembre. Thellier de Poncheville, Billet, Delame, Mabille, Dupont, ses collègues au Conseil municipal, y portaient un cierge allumé et y faisaient retentir le glorieux magnificat. Marcel Bouillon y répondait par le chant de l'Internationale.
  Il est considéré par certains de ses collègues comme un suppôt de Satan, dégageant une odeur de souffre ; d'autres, moins timorés, l’appellent Bouillon Pointu.

    Depuis le début des hostilités, les divergences politiques et religieuses se sont fondues et Bouillon, qui porte un nom prédestiné au Ravitaillement, a marché la main dans la main avec les processionnards. Et Bouillon est en tête du menu comme Président du Comité d'alimentation pour la distribution des denrées de la rue Saint-Géry et comme Président de viande de la Boucherie municipale. Malgré les difficultés de l'heure présente, on était dans la quiétude, lorsqu'il y a quelques jours, pour être précis le 15 Août, dans la matinée, le jour de l’Assomption, anniversaire de l'enlèvement de la Vierge par les Anges, on apprenait  avec stupeur qu'un gredin de belle envergure, pour commémorer ce beau jour, avait enlevé la caisse de la boucherie au Comité d'Alimentation, munitionnée d'environ 28.000 fr.

    Tous les grands manitous étaient dans la consternation ; Delame invoquait tous les saints du Paradis, Gabet levait les bras au ciel et Bouillon écumait. Toutes les lamentations ne faisant pas retrouver le magot, le Maire publia, par voie d'affiches, un avis qui promettait une prime de 1.000 fr. à celui qui pourrait donner des indications sur le ou les voleurs. Cela fit l'effet au juge d'instruction qui a l'air d'un gaillard à poigne, l'effet d'un cataplasme sur une jambe de bois et il trouva un remède plus énergique. Le samedi 19 Août, à huit heures du soir, heure de l'Hôtel-de-Ville, il fit incarcérer, menottes aux mains, le sieur Bourdon, caissier, qu'il inculpe de vol. Souhaitons qu'on retrouve la somme et que le Comité d'alimentation ne gobe pas le bouillon.

Août 1916.