Chtimia

   Les plus malheureux parmi nous ont été certainement les hommes qui appartenaient aux départements envahis et occupés par l'ennemi.
   Leurs souffrances physiques étaient accrues du fait qu'ils ne recevaient jamais de colis. Que pouvaient bien leur envoyer les misérables familles, qui végétaient elles-mêmes dans les conditions les plus difficiles ?
   Mais que dire de leurs souffrances morales ? Tandis que le commun des prisonniers avait le droit d'écrire à sa famille quatre fois par mois, alternant hebdomadairement une lettre et une carte postale, alors que le nombre des lettres reçues était illimité, les "envahis" ne pouvaient, dans chaque sens, écrire et recevoir que deux cartes postales mensuelles limitées à onze lignes.
   Ce n'était pas drôle non plus de savoir son pays occupé par l'ennemi et soumis aux horreurs de la guerre. Que faisait la femme là-bas, au milieu des hordes de soldats ? A quelles brutalités ou à quelles tentations pouvait-elle avoir à résister ?

 

   Et quand les Allemands eurent l'idée saugrenue et cruelle d'employer les femmes et les jeunes filles des régions envahies comme ordonnances, blanchisseuses et femmes de chambre de Messieurs les Officiers, tous les braves gars serrèrent les poings de fureur. S'évader? C'était rompre tout lien avec leurs familles! C'était renoncer à ce petit carton laconique et sévèrement censuré, où pourtant on reconnaissait une écriture chère.
   Nos pauvres camarades du Nord et de l'Est se rongeaient les poings et la captivité pour eux fut atroce. Ceux-là n'eurent aucune détente; l'obsession cruelle les hantait jour et nuit. Nous étions gênés devant eux. On avait beau avoir créé, pour eux surtout, un Comité de secours, qui rendait de précieux services et les empêchait de mourir de faim, nous n'osions pas devant eux, ouvrir nos colis, nous dissimulions notre courrier, notre sourire se figeait sur nos lèvres et nos paroles de consolation et d'espoir sonnaient tellement faux que nous préférions nous taire.

 

   Il y avait parmi nous, un brave camarade, un grand diable de "ch'nord" pur-sang qui parlait son patois avec une telle saveur, que nous ne ne connaissions que sous le nom de "Chtimi".
   Complaisant et bon gars, mais volontiers solitaire, généralement sombre, il avait quelque part, du coté de Loos, une femme et trois gosses qui étaient son permanent souci. Il les aimait d'un rude amour de terrien, d'un amour instinctif et presque animal, et il y avait dans son attitude quelque chose de la bête séparée de ses petits et qui tourne en rond dans sa cage.

 

Chtimib

   Mais la bête eût beuglé, mugi, rugi, bêlé. Lui, ruminait sa souffrance et ne disait rien, mais cela grondait en lui.
Un jour, un camarade accourt :
« Viens vite! "Le Chtimi" s'est pendu.
- Où ça?
- Dans les latrines !  
J'arrive. On avait dépendu le malheureux. A une solive du toit se balançait un morceau de corde. Il avait dû se livrer à une véritable acrobatie pour se hisser là.
On avait téléphoné à l'hôpital et en attendant le médecin, on essayait des mouvements respiratoires. Le corps était tiède, mais le cœur ne battait plus : tout fut inutile.

  Le pauvre gars serait inhumé le lendemain sans les honneurs militaires. Le suicide était considéré comme une lâcheté, indigne d'un soldat.
    Soit ! Mais savez-vous ce que l'on trouva dans la main crispée du mort et qu'il n'avait pas lâché dans son agonie ?
Une carte postale ! Un petit carton plus meurtrier qu'une balle et qui avait cheminé avec indifférence pour l'atteindre en plein cœur.

    Sur cette carte ces simples mots tracés au crayon d'une main malhabile:
« J'ai bien de la douleur à vous apprendre que le village a été bombardé par des avions anglais pendant la nuit. Presque tout est démoli. Votre maison a été entièrement détruite. Votre femme et vos enfants, tués en plein sommeil, n'ont pas dû souffrir ».

  Emile Moussat. (L'âme des camps de prisonniers.)
in
Almanach du Combattant, Durassié 1939

 

Chtimic