Le comte Von Bernstorff chef de la Commandature, voulut, comme à Saint-Quentin, [d'où la population -et ses pompiers- avaient été évacués vers "le Nord" (et la Belgique) en 1917 lors de l'Opération Alberich, consistant pour l'armée allemande à réduire la longueur du front en se repliant sur la ligne dite Hindenbourg,] passer la revue des pompiers ; aussi la municipalité reçut-elle l'ordre suivant:
« Le vendredi 11 mai 1917, je passerai en revue les pompiers de Valenciennes. Tous les pompiers, y compris leur chef Meurs, avec pompes, échelles et autres appareils d'incendie se trouveront rangés à 9 heures du matin sur la Place d'Armes, devant la Commandanture, tournés vers le restaurant allemand Kasten ».
La revue eut lieu sur la Grand'Place, à 9 h. 30 du matin. Le Commandant demanda ensuite que pour la prochaine revue, qui devait avoir lieu huit jours plus tard, les pompiers mettent leurs casques.
Le Dimanche de la Pentecôte, 27 mai, arrivaient de Jeumont, à une heure de l'après-midi, les pompiers de St-Quentin, au nombre de dix-huit, en tenue, accompagnés de leurs familles, soit en tout cinquante-six personnes, que la Ville dut loger chez l'habitant. Leur matériel comprenait une pompe à vapeur, plusieurs pompes à bras, dévidoirs, échelles, etc...
Le lendemain matin, le capitaine Beaugez vint faire visite à la Municipalité, et confirma la destruction du monument de la défense de Saint-Quentin, œuvre du sculpteur valenciennois Theunissen.


     Le monument, célébrant la défense de la ville en 1557 contre les Espagnols commandés par Philippe II, érigé en 1896, a effectivement été privé de ses statues de bronze, comme tous les monuments des territoires occupés. Il sera réédifié à l'identique après guerre, avec l'aide de photos et d'un élève de Corneille Theunissen, auteur également et entre autres du conscrit de 1814 qui trone au milieu de la cour d'honneur de l'école Polytechnique ; le monument de St Quentin est toujours au centre de la place du 8 octobre.

LPJI 18960809b
Gravure parue dans Le petit Journal illustré du 09/08/1896

 

INCENDIES

     Justement un commencement d'incendie s'étant déclaré au cinéma de la rue du Quesnoy, les pompiers de Saint-Quentin et de Valenciennes se rendirent sur les lieux du sinistre. Mais les chevaux allemands ne pouvant traîner la pompe à vapeur de Saint-Quentin, des jeunes filles, pour plaisanter, essayèrent de la pousser, ce qui, naturellement, provoqua le rire chez les habitants du quartier.

     Le commandant Von Bernstorf qui se rendait sur les lieux de l'incendie en fut si offusqué qu'il adressa en rentrant, au Maire, l'ordre de punition,suivant :

« Ainsi qu'il a été établi, les habitants de la Ville de Valenciennes ont eu, le 27 juin, vers 10 heures, à l'occasion d'un commencement d'incendie au cinéma de l'Armée, rue du Quesnoy, 129, une attitude absolument inconvenante envers le service d'incendie de Saint-Quentin, lançant aux sapeurs pompiers des appels ironiques et se riant d'eux.
« Comme punition, il est ordonné que pendant le mois de juillet, les habitants de la rue du Quesnoy des maisons portant les numéros 45 à 129, et de 56 à 126 ne pourront quitter leur demeure de 5 heures de l'après-midi, au lendemain matin. Toutes les fenêtres donnant sur la rue et toutes les portes seront fermées pendant ce temps.
«Les habitants occupés par l'Administration militaire allemande ne seront pas touchés par cet ordre, et continueront par conséquent à observer les heures de travail.
« Cet ordre sera immédiatement communiqué aux habitants intéressés. On indiquera à la Commandature pour le 30 juin à 4 heures après-midi que la communication a eu lieu ».

     Les ordres furent très sévèrement exécutés: c'est ainsi que l'on voyait des gendarmes faire les cent pas de 5 à 10 heures dans la rue du Quesnoy, obligeant les habitants à fermer même les fenêtres du second étage.

     Le lendemain matin, le Maire reçut la visite du capitaine des pompiers de Saint-Quentin, venant protester très vivement contre l'imputation qui lui avait été faite de s'être plaint se l'incident.
Il proposa même de faire une démarche auprès de la Commandanture pour obtenir que cette punition fût levée. Le Maire accepta de l'accompagner, mais le Commandant ne tint aucun compte de cette démarche.

 

     Le cinéma en question, Soldatenkino pour la durée de la guerre, est le cinéma connu ensuite sous le nom de Gaumont-Palace ; construit en 1910 par le brasseur Louis lambert au n°90 (bien encadré par les n°s des maisons punies ci-dessus), actuellement en rénovation après des années d'abandon. La façade, refaite après-guerre dans le style Arts décos porte le nom de son propriétaire : Bertolotti. (plus d'information sur ce site d'où provient la photo ci-dessous)

palace

J-C Poinsignon écrivait dans le n° 43 de Valentiana de juin 2009 :
     Il faut être bien inattentif, quand on marche dans la « vieille » rue du Quesnoy à Valenciennes, pour ne pas remarquer la façade — aujourd'hui bien lépreuse et barricadée — de ce qui fut naguère (ou jadis, déjà ?) le Cinéma « Gaumont Palace » dirigé par la famille Bertolotti. Son fier pignon couronné de pots à fleurs, veillé par un mascaron, la large fenêtre, au dessus de l'auvent, surmontée d'un balcon où s'étalent, sur fond de mosaïque, les lettres de noblesse du « Palace », la jolie coloration apportée au ciment qui couvre l'ensemble par les ors, les rouges, les verts des petits carrés de céramique, l'élégance des colonnes engagées, d'allure « égyptienne », qui donnent une belle proportion à une façade pourtant enserrée dans une parcelle étroite, le bas-relief de Bottiau, illustrant la Prise de vues, resté veuf, semble-t- il, du pendant initialement prévu pour lui ré-pondre une fois franchie la superbe grille étoilée en fer battu de l'entrée, tout cela attire le regard, suscite l'admiration... et la désolation! Un examen plus approfondi révèle deux noms et une date signant l'édifice : Spadacini-Rabagliati architectes — 1927.


     Le 20 juillet date de départ du Maire [M. le Docteur Tauchon] en déportation à Holzminden, le Commandant leva la punition infligée le 29 juin aux habitants de la rue du Quesnoy.

 

     La Gazette des Ardennes du 24 août 1917, dans sa rubrique régionale rapporte le fait, évidemment dans la version de l'occupant, jetant au passage un peu plus d'huile sur le feu. On sait maintenant, grâce aux notes de René Delame ce qu'il en était.

GdA 19170824