Voici extrait de la rubrique régionale de la Gazette des Ardennes du 16 janvier 1917, une description de la situation à Valenciennes. Lecteur, ne perdez pas de vue que le journal servait la propagande de l'occupant, mais suffisamment finement pour ne pas diffuser de fausses nouvelles, d'autant que la gazette était connue - sans y paraitre - en zone libre. Comme toujours, c'est une question de dosage..... le ton est parfois badin, même quand tombent les bombes d'avion.

 

GRV

    Valenciennes, l'Athènes du Nord, la ville artistique, un des plus beaux chefs-lieux d'arrondissement de la France, un des centres industriels important n'a pas connu comme beaucoup d'autres villes de la région de bombardements ni de fusillades.
    Au début de la mobilisation, il y avait une grande anxiété parmi la population.
    Quand il fallut partir, ce ne fut que pleurs. Pères, fils, gendres, cousins quittaient leurs familles, leurs enfants, leurs amis. Ils étaient gais et espéraient que la guerre - ce terrible fléau qui ne veut pas cesser - n'aurait pas lieu. Ils furent déçus et tous nous n'en doutons pas ont hâte que ce carnage prenne fin.
     C'est le 25 août que les Allemands firent leur entrée en ville. Il n'y avait plus de troupes, c'est ce qui explique qu'aucun combat n'eut lieu et que tous les édifices sont encore indemnes.
     L'ennemi installa ses services à l'Hôtel de ville et dans les principaux bâtiments de la ville.
     Naturellement, les débuts furent un peu froids entre occupés et occupant. Depuis lors, il y eut revirement. Les rapports entre civils et militaires sont à l'heure actuelle normaux et courtois. La population exécute sans récrimination les ordres émanant de la commandanture et nous pouvons dire que depuis plus de deux ans que l'ennemi est parmi nous aucun incident grave ne se produisit.

     De temps en temps, quelques aéroplanes alliés viennent jeter des bombes. Ils n'ont jamais atteint de buts militaires. Par contre plusieurs civils furent tués ou blessés (Anzin, Blanc-Misseron). Les noms de ces malheureuses victimes ont été publiés dans des précédents numéros par la "Gazette des Ardennes"
     Certains commerçants qui, au début de la guerre et par suite du manque de moyens de locomotion, avaient leurs magasins remplis de denrées alimentaires ont gagné de l'or en profitant de la calamité publique, pour vendre leurs produits à des prix exorbitants.
     Les malheureux durent et doivent encore actuellement se passer des denrées de première nécessité.
     Il y a longtemps qu'il n'y a plus de beurre en ville. Les oeufs et le lait se vendent à des prix dont les cultivateurs n'auront pas à se plaindre de trop. Ils ont dû mettre de l'argent "à gauche".
     Heureusement que le Comité hispano-américain a ravitaillé les populations envahies. Chaque semaine les ménagères se rendent à l'ancien bâtiment du Crédit Lyonnais chercher leurs provisions.
     Lard, café, sucre, lait condensé, riz, céréaline, etc. telles sont les principales marchandises mises en vente et à un prix abordable.
     Dans la nuit du 14 au 15 avril [1915], un vol important était commis au Crédit Lyonnais. La caisse de la boucherie municipale, qui ne fonctionna que pendant quelques mois, disparut. Elle renfermait environ 26.000 francs [quelques 72.000€]. la police ouvrit une enquête et ses investigations amenèrent l'arrestation du caissier Paul Bourdon. Malgré ses dénégations, ce dernier a comparu devant le tribunal correctionnel qui le condamna à deux ans de prison et 5.000 francs d'amende.[hélas authentique]
     M. Tauchon, maire, remplace M. Camdès,sous-préfet, qui abandonna son poste. [sic, en réalité Cauwès, voir]
     Parmi les décès signalons ceux de M. le comte Theillier de Poncheville, ancien député, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats, conseiller municipal ; de M. Billet, capitaine au 127e, fils du second adjoint, de Mme Damien, épouse du premier adjoint, etc.
     L'hiver est arrivé. L'administration municipale a fait distribuer du charbon aux malheureux qui n'ont plus de chaussures et s'éclairent avec du "saindoux". Et chaque soir au coin du feu, ces déshérités de la nature pensent à leur mari ou à leur fils, se demandent tout bas et le coeur navré de douleur :
Quand finira cette guerre !
 
     On remarquera que rien n'est la faute de l'envahisseur, qui fait au mieux et avec lequel les Valenciennois s'entendent : on y est bien forcé quand les réquisitions - de matelas de laine, de poignées de porte en cuivre, etc. - sont assorties d'amendes et/ou de prison en cas de non-respect.

Avis 19170410

Je veux croire que les officiers n'étaient pas dupes quand on les saluait, c'était contraint et non par amabilité. La vie n'est pas facile, mais finalement avec un peu d'aide des neutres, (effectivement et pas de la part des autorités en France libre, c'est ce qu'il faut comprendre) tout s'arrange, et - lisant toujours entre les lignes- les déshérités pensent à leurs fils ou maris : c'est donc sur les femmes et les personnes âgées que le sort s'acharne, la faute étant rejetée sur ceux qui s'enrichissent (commerçants, cultivateurs .....)
 
    Rien n'est tout à fait faux dans cette courte description, dont on peut quand même se demander à quoi elle sert : ni les Valenciennois, ni les autres lecteurs, logés à la même enseigne ne seront dupes.
 
     Comme pour les cloches (qui seront aussi réquisitionnées) qui n'en entend qu'une n'entend qu'un son : Jules Thiroux, secrétaire général honoraire de la mairie de Valenciennes, raconte des épisodes de la période d'occupation et termine avec la

Situation de Valenciennes à la fin de l'occupation

 que je retranscris fidèlement, renvoyant par un lien (quand c'est possible) à un sujet que j'ai traité dans ce blog :

Dans quel état se trouvait la population et la ville de Valenciennes en Octobre-Novembre 1918 ?

La population ?
Au point de vue des vivres :
Plus de viande.
Plus de beurre.
Plus de lait.
Plus de volailles.
Plus d'oeufs.
Plus de pommes de terre.
Plus d'huile.
Plus de fruits.
Plus de bière, de vin, d'alcool.
Rien que le ravitaillement américain, composé surtout de pain, en quantité insuffisante.
Aux autres points de vue ?
Plus de vêtements, ceux en service étant usés jusqu'à la trame.
Plus de chaussures, On utilisait en cachette des morceaux de courroie, de selle et de giberne pour le ressemelage.
Plus de linge, tout ayant été réquisitionné chez les commerçants et souvent volé chez des particuliers.
Plus de matelas de laine. Elle était remplacée par des copeaux de bois.
Plus d'ustensile en cuivre ou en nickel.
Plus de papier.
Quant au point de vue des immeubles ?
Dans aucune des guerres précédentes — et le nord de la France en subit quelques-unes dans les siècles antérieurs — on n'avait assisté à pareille destruction systématique et sauvage de toute une région. Valenciennes était saccagée comme toutes les autres villes du front, Douai, Cambrai, moins certes que Lens, Arras, Bapaume qui avaient été plus longtemps sur la ligne de feu. Son coeur au moins restait intact, comme le dit le Président Poincaré, lorsqu'il lui rendit visite le 10 novembre 1918, mais :
409 maisons étaient complètement détruites.
4165 détruites partiellement.
Presque tous les immeubles particuliers vidés par les rapts.
1 groupe scolaire incendié (Saint-Vaast-là-Haut).
1 autre détruit par les obus (Faubourg-de-Paris).
L'école de la rue Capron transformée en prison, l'ancien Lycée en caserne, le Lycée Henri-Wallon et le Lycée de Jeunes Filles en hôpitaux et dévastés avant le départ de l'ennemi.
L'église du Sacré-Coeur au Faubourg de Paris et celle de l'avenue Dampierre aux trois quarts détruites, les autres gravement endommagées.
Les écluses, les ponts, la gare, détruits.
Les grandes usines des faubourgs, Escaut et Meuse, Forges et Aciéries de Trith-le-Poirier, rasées.
Voilà les conséquences de l'occupation d'une ville située en arrière du front, qui en resta éloignée de près de cinquante kilomètres durant cinquante mois, et ne fut exposée au bombardement que quinze jours.