LA TRAGÉDIE DE QUÉRÉNAING
25 Août 1914

Les premières colonnes allemandes ne firent que traverser Valenciennes, continuant leur route sur Aulnoy, Famars, Quérénaing, Solesmes.
Le charmant petit village de Quérénaing, situé à 8 kilomètres de Valenciennes, qui comptait, en 1914, 565 habitants, eut beaucoup à souffrir de l'invasion.
Les Anglais, battant en retraite, avaient mis cinq chariots en travers de la route, sous le pont du chemin de fer du Nord, pensant ralentir la marche des Allemands, et se protéger.

Rendus méfiants par cette barricade, et s'attendant à une vive résistance, les Allemands s'arrêtèrent au bas de la côte.
Il était midi et demi quand les quatre premiers uhlans firent leur apparition, venant de Maing et de Famars, et suivis quelques instants après de l'infanterie. Ils purent se rendre compte rapidement que les habitants n'étaient pas.animés de dispositions hostiles. Aussi, déblayèrent-ils la barricade pour poursuivre leur route, tout en les obligeant à mettre sur le passage des troupes des seaux remplis d'eau pour désaltérer hommes et chevaux.

Vers 4 heures de l'après-midi, après un moment d'accalmie, les soldats d'un second régiment, qui s'étaient arrêtés à la Brasserie Harpignies à Famars (dont ils vidèrent les caves), arrivèrent à Quérénaing complètement ivres.
Sur ces entrefaites, des douaniers battant en retraite sur Cambrai, apercevant l'ennemi, se cachent derrière une haie, et sans même que les habitants de Quérénaing en soit en avertis, ouvrent aussitôt le feu. Furieux, les Allemands se précipitent vers la prairie d'où est partie la fusillade, mais ils ne trouvent personne, les douaniers s'étant retirés. Naturellement, les habitants sont rendus responsables de cette escarmouche et accusés d'avoir tiré sur les troupes.

Fous furieux, les soldats se précipitent dans le village, appréhendant les habitants sans distinction d'âge ni de sexe ; c'est la chasse à l'homme. L'ancien garde Huvelle et un ouvrier agricole, Bultoz Alexis, escaladent un mur pour se sauver : on les tire au vol. Un inconnu est abattu près de la ferme du Tapage. Plus loin une femme et un enfant fuient. Désiré Bernard, âgé de 15 ans, essaie de leur ouvrir un passage avec sa famille. Mais un soldat s'empare de lui et l'entraîne avec les prisonniers qui sont réunis dans la ferme Tamboise. Les soldats allemands entraient furieux dans les maisons pour s'emparer des habitants. L'un d'eux, Leduc, eut le temps de se cacher dans un tonneau qu'il recouvrit d'un sac; les soldats passèrent sans le voir, c'est ainsi qu'il échappa à la mort; mais son voisin Coinchon fut pris et fusillé. Le feu fut alors mis au village et il était défendu, sous peine de mort, d'éteindre l'incendie; c'est alors que le sieur Louis Lœil fut mis en joue et aurait été tué, sans l'arrivée d'un officier supérieur.
A six heures du soir, les soldats ivres vinrent chercher les prisonniers à la ferme Tamboise où ils étaient réunis, et les conduisirent à cinquante mètres de là, contre le mur de la propriété de M. Jacquemart.

Un officier prononça quelques paroles pour exciter ses hommes an carnage et au meurtre, puis commanda la terrible salve.

Parmi ces victimes se trouvait le jeune Désiré Bernard. S'étant évanoui avant la salve, miraculeusement il échappa à la mort. Ramassé au milieu des cadavres, il fut conduit par un officier compatissant à l 'hôpital de Solesmes ou, après avoir reçu quelques soins, il fut autorisé à retourner à Vendegies.
Les victimes furent à peine recouvertes d'un peu de terre par les habitants réquisitionnés; défense leur était faite de regarder les cadavres.

M. Maitte, adjoint, obtint plus tard l'autorisation de les exhumer pour les enterrer décemment dans le cimetière du village. Il montra, ainsi que le curé de la paroisse, une grande énergie dans cette triste circonstance, faisant tous deux abnégation de leur vie pour sauver et soulager leurs concitoyens.
M. Fromont fit preuve également d'un grand courage, barricadant sa porte, et par trois fois, réussissant à éteindre le feu que les incendiaires mettaient à sa maison: il en fut récompensé car il la sauva.
Quelques jours après, je pus rendre visite à Mme Bricout, la femme du maire fusillé. C'est elle, et Mmes Berthe Loi et Albertine Herbaux qui me firent le récit de cette terrible journée.
Les fermes brûlaient encore, et je pus voir le sang de ces vingt victimes sur la muraille criblée de balles. Aussi, est-ce avec une profonde émotion que j'écoutai le récit de cette tragédie.

Les membres de la famille Bricout, comme nombre d'autres, entendant tirer, se sauvèrent dans leur cave. Cependant, M. Bricout, qui était infirme, était resté dans sa véranda avec l'un de ses oncles qui était venu le voir de Dunkerque, et qui aurait dû repartir précisément la veille.
A ce moment, les Allemands enfoncent la porte et demandent à boire; du vin leur est immédiatement servi. Ils étaient tous ivres et avaient l'aspect de bêtes fauves.
Par le soupirail, la famille Bricout vit mettre le feu à la maison d'en face, mais s'apercevant que la leur brûlait querenaingaussi, ils durent se sauver. Grand fut leur étonnement de ne plus retrouver M. Bricout qui, impotent, ne pouvait même plus marcher; son oncle avait également disparu. Ils aperçurent tout le village en flammes, pendant que l'on entendait la fusillade vers Vendegies, où beaucoup de réservistes du 26e et du 27° furent blessés ou tués.
Mme Bricout, avec ses deux fillettes de cinq et six ans, et son personnel, se cacha dans un bosquet du jardin sous une pluie battante. L'adjoint, M. Maitte, vint à leur secours, les faisant passer par-dessus un mur, pendant que deux servantes se précipitaient dans l'écurie pour délier les chevaux et les vaches, afin de les mettre à l'abri dans la pâture. Mme Bricout, pensant que son mari, impotent, avait dû périr dans les flammes, n'osa quitter ses enfants, et alla demander asile à M. le Curé, car le presbytère était la, seule maison intacte, et déjà cinquante personnes s'y étaient réfugiées.
Le lendemain matin, ils osèrent sortir pour continuer leurs recherches. Dix-neuf civils avaient été fusillés sans autre forme de procès, contre le mur du château de M. Jacquemart, et deux autres à l'entrée du village. Ils se rendirent au lieu du carnage et furent épouvantés à la vue de ces cadavres à peine recouverts de terre, parmi lesquels M. Bricout et son oncle. Ajoutons que M. Bricout avait été fusillé assis dans son fauteuil. Mme Clarisse Danhiez, une vieille femme de 80 ans, infirme, avait été prise dans son lit et fusillée également.

Voici d'ailleurs la liste de ces victimes :

  • Georges Bricout, maire, 34 ans;
  • Jean-Baptiste Drecq, adjoint, 58 ans;
  • Paul Drecq, conseiller municipal, 55 ans;
  • Henri Gille;
  • Oscar Bultez, 21 ans;
  • Philibert Dumont, 60 ans;
  • Alphonse Bleuze, 35 ans;
  • Auguste Tamboise, 55 ans;
  • Prosper Coinchon, 62 ans;
  • Aurélie Bourgonnet, femme Gille, 55 ans;
  • Clarisse Danhiez, 80 ans;
  • Cléopha Motte, femme Lenquette, 43 ans;
    tous domiciliés à Quérénaing.

  • Alexis Crépin, de Dunkerque, 48 ans;
  • Blareau, de Saultain, 68 ans;
  • Debiève, d'Aulnoy-lez-Valenciennes, 65 ans;
  • Octave Fremeaux, d'Artres, 15 ans;
  • Alfred Glacet, de St-Waast-en-Cambrésis, 30 ans;
  • Bouchez de Denain, 80 ans.
  • Plus un inconnu de passage, dont on n'a jamais su le nom.


Ajoutons, à la liste des morts ou des blessés :

  • Mme Danhiez-Souplet, qui reçut deux balles dans le bras en se sauvant.
  • La ferme Lœuil-Abel fut incendiée. alors que des habitants s'y trouvaient enfermés: ils durent s'enfuir sous la fusillade des Allemands.
  • Une jeune fille, Mlle Marguerite Crépin, fut atteinte d'une balle lui perforant les intestins. Elle se réfugia dans une cave se trouvant à· proximité de la ferme, où se trouvaient déjà deux hommes. Les Allemands emmenèrent les hommes au poteau, et n'aperçurent pas la jeune fille qui était couchée dans un coin, sans connaissance. Elle y resta jusqu'au lendemain matin sans soins, et put ainsi échapper à la mort.

L'état-major logea tranquillement chez M. Jacquemard, sans s'inquiéter du carnage dont cette paisible commune venait d'être le théâtre.
La commune de Quérénaing ayant eu particulièrement à souffrir de l'invasion, le Gouvernement français, pour en rappeler à jamais le souvenir, lui décerna la croix de guerre, à laquelle était jointe la citation suivante :

Croix de guerre. Loi du 8 avril 1915.
" Le Ministre de la Guerre certifie que la Commune de Quérénaing a obtenu la Croix de guerre pour citation à l'ordre de l'armée, au cours de la campagne 1914-1918 contre l'Allemagne et ses Alliés. "
Fait à Paris, le 16 septembre 1920. "
Signé : Le Ministre de la Guerre (1) ".

(1) Journal Officiel du 18 septembre 1920.

JORF 19200918p13709


Un peu plus tard, pour conserver le pieux souvenir de cette effroyable tragédie, la Municipalité et les habitants firent ériger une chapelle à l'emplacement même où les dix-huit personnes avaient été fusillées.
Un monument aux morts de la commune fut également élevé sur la place publique, qui porte les noms des enfants de Quérénaing tombés au champ d'honneur.
Un troisième monument fut érigé à l'entrée du village, près du chemin de Maing, pour rappeler l'endroit où d'autres personnes avaient été tuées.
Ces monuments furent inaugurés et bénis le 10 juillet 1927, sous la présidence de M. Hudelo, préfet du Nord, de M. Lachaze, sous-préfet de Valenciennes, et des parlementaires.
Dix mille personnes des environs étaient venues rendre hommage à ces glorieux morts.

Ce récit est extrait du livre de René Delame : "Valenciennes Occupation allemande 1914-1918. Faits de guerre et souvenirs" Hollande & Fils ed. 1933

 

  • Le monument sur le lieu des exécutions :

QuerenaingP2            QuerenaingP1   

 

 

  • Liste des 19 noms de la chapelle :
    • BLAREAU    Henri
    • BLEUSE    Alphonse
    • BOUCLY    Léopold
    • BOURGONNOT    Aurélie
    • BRICOUT    Georges               Maire
    • BULTEZ    Oscar
    • COINCHON    Prosper
    • CRESPIN    Alexandre
    • DANHIEZ    Clarisse
    • DEBIEVE    Alexis
    • DRECQ    Jean-Baptiste         Conseiller
    • DRECQ    Paul                          Conseiller
    • DUMONT    Philibert
    • FREMEAUX    Octave
    • GILLES    Henri                        Conseiller
    • GLACET    Henri
    • MOTTE    Cléopha
    • TAMBOISE    Auguste
    • WAUQUIER    Clément

 

 

 

  • Le Monument aux morts de Quérénaing :

QuerenaingM

 

  • Liste des 21 noms du monument :
    • BLAREAU    Henri               68
    • BLEUSE    Alphonse             11
    • BOUCLY    Léopold
    • BOURGONNOT    Aurélie
    • BRICOUT    Georges           52      Maire
    • BULTEZ Alexis                     18
    • BULTEZ    Oscar                  22
    • COINCHON    Prosper        60
    • CRESPIN    Alexandre
    • DANHIEZ    Clarisse           70
    • DEBIEVE    Alexis                61
    • DRECQ    Jean-Baptiste      
    • DRECQ    Paul                      54
    • DUMONT    Philibert          32
    • FREMAUX    Octave            15
    • GILLES    Henri                   36               
    • GLACET    Henri
    • HUVELLE  Pierre-J            65
    • MOTTE    Cléopha
    • TAMBOISE    Auguste       56
    • WAUQUIER    Clément

     

  • Le Journal Officiel de la République Française publie le 14/10/1923 la liste des nominations à titre posthume au grade de chevalier de la Légion d'honneur, par décret du 21/09/1923 concernant les personnes décédées antérieurement au 16 Août 1920 qui "ont bien mérité du pays au cours de la guerre pendant l'occupation ennemie dans les régions envahies", soient 397 noms.
        Sont concernés les départements suivants : Aisne (18 noms), Ardennes (29 noms), Marne (40 noms), Meurthe-et-Moselle (19 noms), Meuse (46 noms), Nord (203 noms), Oise (6 noms), Pas-de-Calais (7 noms), Seine-et-Marne (12 noms), Somme (10 noms), Vosges (2 noms).

         Parmi ces nominations, celles - à titre posthume- des victimes de Quérénaing, aucune précision à ce sujet n'apparaissant dans les listes de ce décret.


    • BLAREAU Henri Joseph, né le 24 mars 1846 à Saultain,
    • BLEUSE Alphonse, né le 28 décembre 1872 à Verchain-Maugré, (41 ans et non 11)
    • BOUCLY Léopold, né à Quérénaing le 23 octobre 1835,
    • BOURGONNOT Aurélie, épouse Gilles, née le 18 février 1860 à Quérénaing,
    • BRICOUT Victor Georges, né le 18 novembre 1881 à Quérénaing,
    • BULTEZ Alexis, né le 7 juillet 1866 à Quarouble,
    • BULTEZ Oscar, né le 28 juillet 1892 à Quérénaing,
    • COINCHON Prosper Gabriel, né le 2 octobre 1853 à Saint-Martin,
    • DANHIEZ Clarisse Joseph, épouse BOURGONNOT, née le 29 avril 1835 à Famars,
    • DEBIEVE Alexis Joseph, né le 10 août 1853 à Aulnoy les Valenciennes,
    • DRECQ Jean Baptiste Noël, né le 25 décembre 1851 à Quérénaing,
    • DRECQ Paul, né le 12 décembre 1859 à Quérénaing,
    • DUMONT Philibert, né le 12 avril 1860 à Angre (Belgique),
    • FREMAUX Octave, né le 30 juin 1899 à Artres,
    • GILLES Henri, né le 15 janvier 1858 à Thiant,
    • GLACET Alfred, né le 14 mai 1881 à Saint-Waast, (confirmation du prénom)
    • HUVELLE Pierre Joseph Isidore, né le 16 juillet 1851 à Saint-Martin
    • MOTTE Cléopha Marie Joseph, épouse LENQUETTE, née le 5 février 1870 à Quérénaing,
    • TAMBOISE Auguste Charles Floribert, né le 12 juin 1856 à Quérénaing

    (source : base Léonore)

         2 victimes n'apparaissent pas dans cette liste : 
    WAUQUIER Clément qui apparait à la date du 25/08/1914 sur la table décennale des décès de Quérénaing avec la mention '(inconnu)', et qui est donc probablement celui signalé par Delame.
    CRESPIN Alexandre/Alexis cité également dans la table décennale.
    (recherches complémentaires en cours)

  • On trouve dans la base de la Légion d'honneur une lettre d'Octave GILLES concernant la remise des décorations et dont voici un extrait :

    Gilles octave (extrait)